Harper Lee ou les ambiguïtés

© Michael Brown

© Michael Brown

Jusqu’à l’an dernier, Harper Lee (née en 1926 dans l’Alabama) appartenait à cette intrigante catégorie d’auteurs très populaires ou très importants qui n’ont écrit qu’une seule œuvre, dans son cas, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, un roman publié en 1960. Ce n’est désormais plus le cas depuis la parution récente de Va et poste une sentinelle, chez Grasset.


Harper Lee, Va et poste une sentinelle. Trad. de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre Demarty. Grasset, 336 p., 20,90 €.


Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur s’est longtemps trouvé et se trouve encore au programme de presque tous les établissements secondaires américains parce qu’il est plein de charme, et qu’il défend une morale sympathique (aux fondements et implications cependant discutables). Il raconte quelques années d’une enfance dans le Sud profond au milieu des années trente ; l’épisode central est celui où le père de l’héroïne, Atticus Finch, avocat et homme merveilleux, qui au cinéma prit les traits de Gregory Peck, défend un noir accusé d’avoir violé une blanche. La présence centrale de personnages jeunes, l’amusante voix narrative de la petite héroïne, Scout, la leçon d’antiracisme et le confortable renvoi à des décennies antérieures de l’obscurantisme racial ont donc fait de ce livre un objet idéal pour les collèges et les lycées.

Mais Harper Lee, tout en restant grâce à son Oiseau moqueur une mine d’or pour ses éditeurs (30 millions d’exemplaires vendus), ne publia ensuite rien pendant cinquante-cinq ans. À intervalles réguliers, elle faisait savoir qu’elle était en train de rédiger un nouveau roman ; à un moment elle signalait même, avec humour (?), qu’il devait s’appeler The Long Goodbye (« Le long adieu », titre pourtant déjà préempté dans le domaine du polar par Raymond Chandler). Et pourtant toujours rien. Le cas est relativement rare. Au XXe siècle, parmi les « mono-romanciers » d’importance, si l’on exclut ceux à qui la mort s’est chargée d’ôter la plume de la main avant qu’ils ne puissent la replonger dans l’encrier, ne viennent à l’esprit que quelques noms comme le compatriote de Harper Lee, Ralph Ellison, auteur de Homme Invisible, pour qui chantes-tu ? (1953), ou Juan Rulfo, mexicain, auteur de Pedro Páramo (1955), bien que tous deux aient cependant de leur vivant publié aussi quelques nouvelles, et soient – il faut le dire – d’une autre trempe littéraire que Harper Lee.

Enfin, en juillet 2015, parut le roman Va et poste une sentinelle (Go Set a Watchman). Alléluia ! mais alléluia fort bien préparé depuis février par l’éditeur Harper Collins qui avait fait savoir qu’un inédit avait été retrouvé et allait être publié avec l’accord de l’auteur (alors âgée de presque 90 ans, victime huit ans auparavant d’une attaque cérébrale, et privée de la présence de sa sœur aînée qui gérait ses intérêts). S’ensuivit un chœur de communiqués de presse et d’annonces publicitaires ; les bonnes feuilles parurent dans le Wall Street Journal et dans le Guardian. Pas une gazette ne manqua à l’appel pour parler du trésor recouvré.

Le roman, apprenait-on, était en fait un manuscrit antérieur à L’Oiseau Moqueur que les éditions Lippincott avaient refusé en 1957 à la jeune Harper Lee ; les mêmes personnages que ceux de L’Oiseau moqueur y apparaissaient mais vingt ans après. C’était une éditrice avisée de Lippincott, sensible aux qualités de l’écrivaine débutante qui lui avait conseillé de réécrire son texte ; ce que cette dernière fit de manière substantielle en effectuant, entre autres modifications, le passage de la narration de la troisième personne à la première, et en transportant l’action dans la prime jeunesse de Scout ; cette posture littéraire de la vision enfantine naïve, perspicace et drôle, était une sorte de mode aux États-Unis où dans les années quarante et cinquante quelques jolies œuvres avaient été écrites en l’adoptant – comme L’Attrape Cœur de Salinger, La Harpe d’Herbe de Truman Capote, ou Frankie Adams de Carson McCullers. La perspicacité d’une éditrice et le talent d’un écrivain avaient ainsi contribué à créer cet Oiseau Moqueur dont le ramage fut et reste séduisant.

Quant au tapage bruyant et confus de Harper Collins autour de Va et poste une sentinelle, il ne fut pas du goût des méticuleux (comment ça, il n’y a pas d’introduction pour expliquer d’où sort ce livre ?), ni des soupçonneux (pourquoi l’auteure qui n’a jamais voulu publier cet ouvrage le fait-elle maintenant ?) Mais laissons les grognons grognonner, la maison d’édition avait obtenu les droits et les services de santé (sous la forme de l’Alabama Securities Commission) avaient déclaré après enquête (?) que Harper Lee « semblait au courant des tractations autour de son livre et des contrats le concernant. » Et bien sûr, un public captif et passionné attendait l’ouvrage : il se vendit à plus d’un million d’exemplaires la semaine de sa sortie. Qu’importe tout ce batelage juridique et médiatique, pourrait-on penser, si l’ancien nouveau livre de Harper Lee est un ouvrage de qualité et améliore l’appréciation ou la compréhension que l’on a déjà de l’écrivain. Non sur le premier point : l’éditrice de Lippincott avait raison, le livre n’est pas très bon. Oui et non sur le second car ce que le roman s’efforce de faire, et ce assez piètrement, passe mal.

Résumons Va poste une sentinelle : pendant la période des droits civiques, Scout, l’héroïne âgée à présent de vingt-six ans, revient en Alabama rendre visite à son père et découvre qu’il n’est pas l’humaniste qu’elle croyait mais un vieux raciste, favorable à la ségrégation tandis que sont passées en revue au travers de différents personnages diverses positions vis-à-vis de « la question raciale ». Harper Lee a certes le droit de briser le cœur de ceux, nombreux, pour qui la figure paternelle idéale avait toujours été représentée par le personnage d’Atticus Finch, mais moins celui de le faire en donnant son aval à des positions douteuses tant du point de vue éthique, historique, sociologique que logique.

Par exemple, Scout reconnaît que si elle est pour l’égalité, en théorie, elle ne voudrait jamais épouser un Noir pour autant. Ou bien elle suggère que la violence dans le Sud n’est advenue qu’avec la période de déségrégation des années cinquante et, qu’auparavant, les « gens comme il faut » de sa ville n’avaient aucun préjugé racial ; ou bien encore, faisant preuve d’un essentialisme redoutable sous une couche de vernis compassionnel, en affirmant que certains naissent racistes, méchants, violents, et d’autres non (curieusement ceux qui sont génétiquement irrécupérables appartiennent tous au monde des « petits Blancs »). Et donc Scout, qu’à plusieurs reprises Va et poste une sentinelle présente comme « color-blind » (ce qui signifie « daltonienne », mais littéralement « aveugle à la couleur »), ne cesse de se confronter au mystère qui fait qu’un tel naît ou non avec telle caractéristique – et d’ailleurs pour les Noirs, signalons-le, celle d’être souvent un peu « enfantins ». Gageons cependant que Harper Lee en savait un peu plus, au fond d’elle-même, que Scout sur ce qu’induisent des siècles d’oppression et d’injustice et sur la bienveillance dont le suprématisme blanc pouvait faire preuve tant qu’il n’avait pas été remis en question. Mais ceci, semble-t-il, elle ne pouvait l’avouer ni l’écrire.

Va et poste une sentinelle ne rend donc pas service à Harper Lee ni sur le plan esthétique ni sur le plan moral. Ceci dit, il permettra à ceux qui sont capables de ne pas trop souffrir en voyant leur héros Atticus déboulonné de son piédestal, de mieux évaluer dans L’Oiseau moqueur, livre aimable et plein d’excellentes intentions, les ambigüités et les contradictions des préjugés qui y sont déjà présents.

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