Méandres de l’inconscient

Que se passe-t-il dans un cabinet d’analyste ? Que s’y dit-il ? Comment se déroule une analyse, y-a-t-il un ou des modèles ? Des réponses à ces questions et à bien d’autres, côté analyste, côté analysant, sont rares et lorsqu’il y en a, c’est le plus souvent pour mettre en relief des cas, des situations exemplaires, comme dans Une après-midi d’analyse d’Alain Lemosof.


Alain Lemosof, Une après-midi d’analyse. Campagne Première, 257 p. 23 euros.


On connaît les Cinq psychanalyses de Freud qui demeurent, quelles que soient les critiques ou les rectifications apportées par les historiens, des chefs-d’œuvre de la littérature analytique. Mais Freud n’était pas qu’analyste, il était aussi un écrivain. Rares seront les textes pouvant prétendre par la suite à assurer une continuité dans le genre et les « vignettes cliniques » chères aux analystes anglais et américains – bon nombre de français s’y sont mis, on serait tenté de dire hélas ! – visent moins à enrichir la théorie qu’à faire valoir le brio du praticien qui réussit à dénouer des situations improbables. Ne nous leurrons pas, en arrière-plan de ces démarches se profile, toujours prégnant, rassurant pour le public « profane », le modèle médical et sa note finale, la guérison contre lesquels Freud et puis Lacan n’ont cessé de guerroyer, horizon impossible au sens que Freud conférait à ce terme pour qualifier le métier d’analyste et quelques autres, éduquer et… gouverner !

Pour l’essentiel, le livre d’Alain Lemosof évite brillamment ces écueils, à commencer par celui que constitue le compte-rendu de cas. Sans être en aucune manière un roman, le travail d’Alain Lemosof est une fiction – invention minutieuse des moindres détails – soigneusement ciselée : si un analyste ou un analysant vient à se reconnaître dans telle ou telle trouvaille, telle ou telle impasse, et il y a fort à parier que ce sera le cas, c’est la preuve de la rigueur de l’auteur dans la reconstitution-invention qu’il effectue de séances dont la charpente est pour ainsi dire immuable, l’axe incontournable étant toujours celui du transfert, mais le contenu, la matière première, celle toujours déconcertante des échanges et des silences, des heurts et des éblouissements jubilatoires pour chacun des protagonistes, uniques à chaque fois.

Deux parties sont distinctes dans ce travail qui apporte une bouffée d’oxygène dans une littérature de plus en plus guettée par l’ésotérisme, l’hermétisme et le jargon qui les sous-tend : la première a notre préférence du fait de sa vivacité et de sa véracité qui donnent à cette succession de séances fictives une sorte de perfection dans la restitution d’un vécu scandé par le jaillissement des associations mais aussi bien par la lassitude liée à des moments d’asséchement ou de découragement de l’analyste ou du patient, souvent les deux en synchronie. La seconde est une suite de restitutions d’histoires détaillées, moins d’individus, femmes, hommes ou enfants rencontrés au cours d’une séance dans la première partie, que de sujets, sujets de leur inconscient avec ce que cela comporte comme pièges, impasses et issues imprévisibles mais qui, dans l’après-coup, résonnent comme des évidences.

Si, à l’évidence, Alain Lemosof est plus que perméable dans son être analyste à l’enseignement de Jacques Lacan, son vocabulaire est toujours limpide, donnant par là même un relief et une adéquation parfaite au recours qu’il peut faire à tel ou tel concept de la théorie analytique, et parvenant ainsi à laisser vive la relation entre le mot à mot d’une séance et l’arrière-plan théorique qui permet à l’analyste de procéder spontanément, sans même y penser (tout le contraire d’une application primaire et stérile) au déchiffrement prudent de ce dire souvent anarchique et pour cause, l’inconscient étant par définition rebelle à quelque ordre rassurant que ce soit. Il est arrivé à Octave Mannoni (et il est permis de penser souvent à lui en lisant Lemosof) de comparer l’écoute de l’analyste, la sorte d’alchimie à laquelle il se livre avec le discours de ses patients, à l’activité d’un cruciverbiste. Et si l’on veut aussi inscrire le plaisir et la stimulation que procure ce livre, on pensera peut être au style et au charme de cet autre analyste plus très à la mode, J.B. Pontalis qui, à plus d’une reprise, ouvrit par son écriture les portes de son cabinet.

En ces temps de recherche d’efficacité, de rapidité et de rentabilité, la lecture de ce livre est réconfortante, elle permet de laisser de côté écrans, tablettes et autres smartphones et vient nous rappeler que si l’analyse peut être un art, elle est surtout un artisanat avec ce que cela comporte de noblesse tranquille.

Michel Plon

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