Spectatrice des temps présents

La fréquentation de l’excellent festival du Cinéma du réel, mené exemplairement depuis 38 ans par la BPI de Beaubourg, ravit, séduit et rend perplexe. Je n’ai certes pas tout vu, je ne suis ni accréditée ni spécialiste, pas même cinéphile. Je ne suis qu’une voisine qui a, à sa plus grande honte, pour filtre des tropismes méditerranéens et latino-américains, quitte à rater tout ce qui concerne l’Albanie en passe de perdre ses archives et donc sa mémoire. C’est en simple curieuse des temps présents que je me suis régalée d’images et des montages qui les questionnent.


Cinéma du réel – Festival international de films documentaires, 38e édition


Le public du Cinéma du réel est convivial, les applaudissements sont sincères, les réalisateurs heureux de ce contact. On se fourvoie donc sans risque au hasard de la programmation que le profane ne repère que par le synopsis. L’excès propre à l’image fait regarder ici la pollution, là un état économique qui crève l’écran, en marge du sujet traité. On reconnaît des lieux que l’on a jadis parcourus ou dont on s’inquiète, on constate des familiarités fortuites et l’on jauge et l’on juge du passé de ses propres illusions. La justesse des montages, ce pourquoi on ne s’ennuie jamais, semble couler de source, quelle que soit l’âpreté humaine ou intellectuelle des propositions.

Les différents concours aident à un balayage des mondes, des générations, des manières de faire : compétition internationale, compétition française, compétition du court-métrage ou du premier film. Lors de séances spéciales où l’on rencontre les réalisateurs, les questions sont souvent celles de professionnels : elles portent sur le matériel et les techniques, plus encore sur les conditions d’enregistrement, car chaque film est une aventure. Des infléchissements s’imposent quand ce sont des non-acteurs saisis dans une non-fiction néanmoins scénarisée. Certains réalisateurs travaillent très rapidement, à chaud, en documentaristes : ils œuvrent au sein d’un cercle connu, d’autres se livrent à de scrupuleuses enquêtes, tous cherchent « le bon client ». Et comme tout film est une narration, fût-elle muette, la question de la construction du scénario revient, a fortiori dans les « séances spéciales », hors concours, au cours de leçons méthodologiques dispensées par d’inclassables personnages reconnus ou par des débutants de talent.

Cette année le questionnement sur les limites de l’humanité à travers l’homme déchu, traumatisé, brisé est très présent. Effet de Semaine sainte (beaucoup n’en savaient sans doute rien) ou force répétitive du mal-être, on navigue dans les blessures infligées à l’homme et on persiste, moins dans l’image parfois janséniste, que dans l’approche scénaristique. Nous avons vu des vieillards glorieux ou absurdes, des alzheimérien(e)s, la vie dure d’une jeunesse aux choix difficiles (à Lisbonne, Fora da vida), des migrants en grande difficulté, des « natives » de Vancouver, loqueteux, drogués et violents d’une efficacité sans concession (d’où une une mention à La balada del Oppenheimer Park).

On peut aussi voir la récapitulation d’une vie, d’un groupe par l’archive publique et privée produite, reprise en une gigantesque autofiction qui est celle d’un groupe et de fait celle d’une génération qui va bien au-delà de Cali, la ville fondatrice du cinéma colombien contemporain (en 208 minutes avec Todo comenzó por el fín) ; point de retenue dans ces retours sur une passion cinématographique et sur des gens de Luis Ospina, désormais patriarche en son pays. L’Orient compliqué peut faire l’objet d’éclats dispersés dans l’itinérance d’une famille arménienne, ou se resserrer dans le champ du malheur d’une Palestine aux multiples traumatismes. Les retours sur la guerre du Liban permettent tous les dispositifs, la quête de la lettre enfouie, le silence de la fabrication d’explosifs ou des paroles de mémoires difficiles car Akram Zaatari, venu en personne, est toujours inventif pour « dire quand même ».

D’autres choisissent un être marginal et indifférent pour exprimer nos réalités potentielles, l’aléa et l’incertitude des choses, l’humanité commune dans la déliaison d’un paysage de bois avec grotte enfouie en terre romaine (Il solengo). Georgi Lazarevitch a été saisi par une grève massive à Puerto Natales lors de repérages assez anodins en Patagonie et c’est l’événement qui a magistralement réalisé l’orientation critique qu’esquissaient ses approches initiales. Zona franca en devient non seulement beau, mais efficace. Le prix Joris Ivens pour premier film remis par Marcelline Loridan-Ivens a été attribué à un autre film égaré dans ces confins chiliens [Pewen] Araucaria.

Ce festival est travaillé par cette question de la manière de dire les limites de l’humain. Comment demeurer homme, voilà un questionnement existentiel qui peut aussi croiser le collectif. La performance de Natalie Bookchin en a été primée. Être pauvre de cent façons et cent façons de le dire en plan serré fait prosopographie. Les cent personnes en hébergements précaires de Californie qui livrent des paroles similaires dans Long Story short se répondent de près ou de loin dans la conjonction de figures singulières, isolées ou remises en groupes, alignées ; elles se recouvrent, se font écho, et c’est ce chorus d’écriture minimaliste mais savante qui a été récompensé.

Montrer est un art qui ne veut ni démontrer didactiquement ni sombrer dans l’insoutenable voyeurisme de la déchéance. Ainsi va un monde étrangement familier, de cette familiarité non moins faite de récits et non moins mise à distance que dans les livres. Rappelons juste que le réel du moment était bien sûr, ailleurs, et c’est sur les vidéos internet qu’on le retrouve, mais chacun chez soi, dans les manifestations de la jeunesse étudiante et lycéenne mobilisée contre la loi El Khomri. L’imaginaire nourrit la réalité mais il butera toujours sur le symbolique qui détermine plus encore les uns et les autres et particulièrement « la jeunesse », les forces vives en veine de conquérir leur propre parole.


Palmarès

Grand Prix Cinéma du réel
LONG STORY SHORT de Natalie Bookchin

Prix International de la Scam
DIE GETRÄUMTEN (THE DREAMED ONES) de Ruth Beckermann
Mention à OLEG Y LAS RARAS ARTES (OLEG AND THE RARE ARTS) d’Andres Duque

Prix Joris Ivens / Cnap
[PEWEN] ARAUCARIA de Carlos Vásquez Méndez

Prix du Court métrage
HA TERRA ! d’Ana Vaz

Prix de l’Institut français Louis Marcorelles
LA PERMANENCE (ON CALL) d’Alice Diop
Mention à SFUMATO de Christophe Bisson

Prix des Jeunes
DUSTUR (CONSTITUTION) de Marco Santarelli
Mention à DIE GETRÄUMTEN (THE DREAMED ONES) de Ruth Beckermann

Prix des Bibliothèques
OF SHADOWS de Yi Cui
Mention à VIVERE de Judith Abitbol

Prix du Patrimoine de l’immatériel
LES HERITIERS (THE HEIRS) de Maxence Voiseux
Mention à LA BALADA DEL OPPENHEIMER PARK de Juan Manuel Sepulveda

Prix de la musique originale
OLEG Y LAS RARAS ARTES (OLEG AND THE RARE ARTS) d’Andres Duque

Maïté Bouyssy

À la Une du n° 7