De la peau à l’écran

En menant une enquête transhistorique sur la structure fondamentale de l’« archi-écran », Mauro Carbone et Graziano Lingua, auteurs de Pour une anthropologie des écrans, bouleversent un certain nombre d’idées reçues sur la nature exacte de notre relation aux médias numériques contemporains. Ils montrent surtout plus de continuité que de rupture dans les perspectives futuristes d’un corps voué à une extension « écranique ».

Mauro Carbone et Graziano Lingua | Pour une anthropologie des écrans. Montrer et cacher, exposer et protéger. Trad. de l’italien par Sabine Plaud. Les presses du réel, 254 p., 26 €

Nous avons trop pris l’habitude d’appréhender les innombrables écrans qui nous entourent comme de purs espaces d’apparition d’images. Mais l’étymologie du mot et l’évolution de son usage nous enseignent une autre histoire et d’autres fonctions. Le mot vient de la racine francique *skirm qui désigne une protection ou un bouclier. Or le bouclier est biface. Il protège des coups de l’ennemi mais il arbore souvent un emblème distinctif ou une image terrifiante. Par la suite, dans son usage courant depuis le XVIe siècle, le mot  français écran s’applique aux pare-feux qui préviennent d’une chaleur brûlante ou d’une propagation de la flamme hors du foyer, mais sont aussi le plus souvent ornés d’images. Il peut désigner aussi le paravent qui dissimule au regard une part du visible en lui en exposant une autre. Dans tous les cas, l’écran met à l’abri d’un excès, tout en assumant une fonction de monstration indirecte.

Remontant en deçà de ces usages instrumentaux, Carbone et Graziano s’attachent à ancrer « l’archi-écran » dans l’expérience corporelle elle-même. Le corps humain interceptant la lumière du soleil est un écran primitif qui projette sur une surface l’image de son ombre. Or, comme le soulignent les auteurs, « il faut deux écrans pour voir une ombre », un écran « négatif », en l’occurrence le corps qui produit l’ombre, et un écran « positif », la surface de projection où se dépose cette ombre. Il y a dans l’emprunt de ces qualificatifs une allusion aux deux formes d’inscriptions préhistoriquement attestées : les mains « négatives » réalisées par projection de pigments sur les contours de la main qui fait office de pochoir et les mains « positives » qui inscrivent directement leur image par empreinte sur la paroi rocheuse. Ce sont aussi les premières formes intentionnelles d’extériorisation du corps sur un écran, alors minéral. On en retiendra le caractère foncièrement médiateur de « l’archi-écran » qui, selon les termes des auteurs, opère un partage entre monstration et dissimulation, protection et exposition. Et cette archéologie incite à revisiter la conception simpliste ou « plate » de l’écran au sens moderne du terme et à en sonder le substrat.

Mauro Carbone & Graziano Lingua, Pour une anthropologie des écrans. Montrer et cacher, exposer et protéger. Traduit de l'italien par Sabine Plaud. Les presses du réel, 254 p., 26 €
En direct (Nevada) © Jean-Luc Bertini

Mais pour le saisir, il faut d’abord considérer la relation double de l’écran à l’image et à l’écriture. Une rétrospection historique fouillée incite les auteurs à relativiser l’« imago-centrisme » contemporain, qui, de Marshall McLuhan à Vilém Flusser, a associé les nouveaux médias à l’« image », conçue dans son opposition à l’« écriture », en tant que  forme de symbolisation analogique incompatible avec la logique syntaxique du langage. Carbone et Graziano rappellent qu’un prérequis commun à la figuration et à l’écriture est précisément l’écran comme champ de spatialisation des symboles. Sans surface d’inscription, on ne peut penser l’écriture. Il va de soi que par la suite, et une fois ces deux formes symboliques autonomisées, elles n’ont cessé d’entrer en rivalité dans les formes culturelles sans jamais pouvoir se dissocier totalement l’une de l’autre. En commentant les images, le langage a eu pour fonction de les contrôler et d’y définir des « régimes de visibilité », tandis que les images ont suppléé au langage pour faire passer ses messages au risque de l’indétermination (ainsi dans les vitraux chrétiens, « bible des illettrés », mais aussi bien dans l’iconographie de propagande).

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Aujourd’hui même, les formes numériques de l’écran n’ont jamais autant mêlé et indifférencié la production d’images et de textes dans le même espace. Et, de fait, dans notre usage quotidien des écrans, nous lisons autant que nous regardons. Textes et images s’y mêlent et y reconduisent les mêmes rapports complémentaires et conflictuels qu’ils ont entretenus historiquement. Cependant, technologiquement, la place du langage y apparaît plus déterminante que jamais comme infrastructure de l’écran. C’est que ces deux formes de surface que sont image et écriture répondent à un même chiffrage binaire qui en constitue le substrat. Le fait, auparavant peu évident pour ceux qui ne maîtrisaient pas le codage informatique, apparaît aujourd’hui patent pour tous avec les logiciels Texts-to-image de l’intelligence artificielle qui transmuent en formes visibles des  prescriptions formulées en langage naturel. Là encore, nous constatons, mais sous une nouvelle forme, que l’écran cache autant qu’il montre, que sa visibilité est étroitement médiée par un transcodage de langage, bien que ce dernier ne soit jamais directement apparent.

Mauro Carbone & Graziano Lingua, Pour une anthropologie des écrans. Montrer et cacher, exposer et protéger. Traduit de l'italien par Sabine Plaud. Les presses du réel, 254 p., 26 €
Ecran (Russie) © Jean-Luc Bertini

Il en découle pour les auteurs une « idéologie de la transparence » dont les implications politiques ne sont pas inexistantes. En nous focalisant sur ce qu’ils montrent, les écrans nous font oublier les algorithmes qui en sous-main règlent et biaisent les formes de la communication numérique : en prétendant s’identifier à l’ouverture, la « Transparence 2.0 » aspire en effet à se confondre avec l‘im-médiateté, un mot qui est compris à la lettre comme absence de toute médiation. Ainsi perçus, les médias numériques nourrissent l’illusion populiste que l’expression politique peut se manifester directement, au plus près de chacun, libérée de tout filtrage par des experts ou des représentants. Là où « les formes classiques de participation de la politique recouraient principalement à la parole pour élaborer la volonté collective et construire le consensus en son sein, aujourd’hui « l’organe du pouvoir populaire est le regard » ». Les écrans fonctionnent dès lors comme des miroirs : c’est par identification à l’« image » du leader que se construit l’opinion, et dans la méconnaissance que les outils de communication, loin d’être neutres, sont programmés et répondent à une série de choix qui dirigent leur usage.

Dans un dernier chapitre, Carbone et Lingua s’intéressent à une incorporation des écrans qu’ils observent dans nombre de développements technologiques en cours. Ils constatent l’usage de « certains organes (les rétines ou la peau, par exemple) comme composantes additionnelles d’artefacts technologiques, et plus précisément numériques, virtuellement connectés et encore une fois principalement centrés sur la vision ou de nature à l’impliquer ». Pour l’illustrer, il suffit de penser au fonctionnement des dispositifs de réalité augmentée que constituent les lunettes Google glass. Ces dernières, en effet, n’affichent pas sur les verres les informations censées compléter la perception du réel, elles les rétroprojettent directement sur la rétine, qui fonctionne dès lors comme une quasi-prothèse d’écran. Ainsi se constitue un accès visuel au monde qui en intègre à la fois une composante iconique perçue et une composante verbale ajoutée. D’autres projets cherchent à utiliser la peau comme écran tactile qui pourrait jouer le rôle d’interface avec tout type de dispositif électronique. Anthropologiquement parlant, il est remarquable que nous soyons ainsi passés d’une extériorisation du corps-écran, dans la Préhistoire, à une réincorporation corporelle des écrans dans les technologies de pointe.

Entre périls et potentialités des écrans contemporains, Carbone et Lingua ne tranchent pas vraiment. Mais il ne fait pas de doute qu’ils nous fournissent les outils permettant d’analyser l’ambivalence de leurs fonctions et de résister ainsi tout autant à la fascination qu’au refus de ce qu’ils font advenir dans l’espace technologique contemporain.