Comment vivre dans un univers où règnent la violence et les formes diverses de la prédation ? L’ethnographie de Michel Naepels, Chroniques de l’intranquillité, met en perspective la manière dont des villageois du Katanga font face au jour le jour à la précarité et à la vulnérabilité. C’est aussi une réflexion sur les pouvoirs et les limites du discours anthropologique.
Le livre de Michel Naepels convoque dès l’abord notre attention par le sujet qu’il traite, la violence en situation postcoloniale, et par la notion qu’il place au cœur de ses analyses : l’intranquillité, qui évoque l’inquiétude liée à une situation où se conjuguent incertitude et vulnérabilité. Cela pose d’emblée plusieurs questions qui concernent tout à la fois la forme de vie d’une population livrée des années durant à des conditions extrêmes où l’état d’exception est devenu la règle, mais aussi la position de l’observateur dans un contexte où il est lui-même ballotté par les événements.
Comment se faire le chroniqueur d’un univers livré au désordre ? L’ethnographie permet-elle de saisir cette réalité placée sous le signe de la crise et de l’instabilité ? Et au fond qu’entend-on saisir dans une anthropologie de la violence ? Michel Naepels n’est pas le premier à être confronté à ces questions. On pourrait même dire que les travaux consacrés à la violence constituent aujourd’hui l’un des axes majeurs de l’anthropologie. Mais l’originalité de ce livre tient à la manière dont l’auteur aborde des événements dont il restitue toute la complexité en les documentant à partir de sources orales, de données historiques, et en croisant différentes échelles d’analyse, tout en menant une réflexion sur son propre positionnement en tant qu’ethnographe confronté très directement aux réactions diverses des gens chez qui il a effectué cinq séjours d’un à deux mois entre 2011 et 2016 dans la région rurale du Katanga autour de Pweto. C’est une région qui se situe sur une route commerciale reliant l’Afrique et l’océan Indien. Elle a été marquée par la guerre civile qui se déroula après l’indépendance du Congo entre 1960 et 1963. Plus récemment, elle a été le théâtre d’années de violence, au point qu’on l’a surnommée « le triangle de la mort ». Autant dire que, outre les difficultés logistiques que l’on rencontre pour se rendre à Pweto, le chef-lieu administratif, c’est à un univers d’instabilité que l’anthropologue a affaire, un univers où règne l’insécurité.
L’objectif de ce livre n’est pas de produire un historique des conflits qui ont ensanglanté cette zone, même si la narration des événements et des guerres est bien présente. Ici l’auteur se place explicitement du point de vue des vaincus, de ceux et celles qui subissent les effets de la violence et de la cruauté. Ces vies précaires à la merci des formes les plus aiguës de prédation sont les sujets (au double sens du terme) de la chronique. Et la chronique apparait comme le meilleur dispositif pour déployer des subjectivités qu’un récit historique occulterait en privilégiant les grands protagonistes, les « vainqueurs », ou, plus précisément, les oppresseurs successifs de cette population.

Le texte de Michel Naepels s’ordonne bien sûr autour de la chronologie des événements : il relate ce qui s’est passé pendant les années qui ont précédé son arrivée, puis durant la période où il a séjourné sur place. Il se réfère aussi au contexte de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. L’intérêt de cette méthode est de rompre avec une perspective compassionnelle qui tend à réifier la vulnérabilité, pour, à l’inverse, l’historiciser en restituant les circonstances singulières de cette situation et la possibilité même de s’en extraire.
Pour rendre compte des conflits qui ont affecté le territoire de Pweto depuis la chute du président Mobutu et l’arrivée au pouvoir de Laurent-Désiré Kabila en 1997, Naepels fait référence aux trajectoires de deux hommes, Augustin Katumba Wanke et Gédéon Kyungu Mutanga, qui ont joué un rôle majeur en articulant leur pouvoir sur la prédation économique et la violence. Katumba est à l’interface de l’économie et du politique. Il est proche de Kabila qui le nomme gouverneur du Katanga et surtout de son fils Joseph qui lui succède après son assassinat en 2001. Devenu ministre, il négocie le cessez-le-feu de Lusaka. Il est directement lié aux sociétés sud-africaines qui dominent le secteur minier. « L’homme le plus puissant du Congo » meurt dans un accident d’avion en 2012.
L’autre homme fort, Gédéon Kyungu, conjugue aussi politique, violence, économie. Il s’impose lorsqu’en 1998, lors de la guerre qui oppose le Congo et ses anciens alliés rwandais et ougandais, il crée un « groupe armé d’autodéfense populaire ». Pillages, tortures, viols, toutes ces exactions commises par les miliciens créent un climat de terreur. Kyungu finit par être arrêté en 2009, mais il réussit à s’évader deux ans plus tard grâce à des complicités. Les troubles reprennent alors, pour culminer avec l’attaque de Pweto en août 2012 par des miliciens mayi-mayi.
De retour peu après cet événement, Michel Naepels a pu observer tous les effets de cette séquence de violence qui se déroule entre 2012 et 2014. « Un quotidien marqué par la possibilité de la violence et du pillage, et par la dégradation des appuis et des assurances, des certitudes et des ressources » : voilà qui caractérise le monde vécu par les villageois sous le signe de l’incertitude. La pression des mayi-mayi se concrétise d’une double manière : d’une part en prélevant biens matériels et ressources alimentaires, d’autre part en s’attachant à recruter de gré ou de force des combattants, de préférence parmi les jeunes hommes et femmes, ces dernières soumises à des formes de domination économiques et sexuelles.
Dans cette atmosphère, face à la pression des miliciens qui n’hésitent pas à incendier des villages et qui progressivement mettent en place un tribut régulier, certains font le choix de quitter le village, de développer une agriculture d’urgence en vivant dans les champs pour sauvegarder leurs récoltes. Ce nouveau système de culture contraste avec les formes de production traditionnelles et accentue l’insécurité alimentaire. D’où un bouleversement du modèle agraire qui renforce la précarisation de cette société. Dans cette situation, on observe un déplacement de population à grande échelle, la fuite de dizaines de milliers d’individus, et l’on voit se mettre en place un dispositif humanitaire, avec l’ouverture de droits qui permettent d’accéder à une aide alimentaire. L’expérience de la crise dans toute sa crudité est vécue par les villageois, dans un cadre où, selon Michel Naepels « le fonctionnement prédateur de l’État forme système avec l’économie prédatrice pratique des mayi-mayi et avec le détournement de l’aide humanitaire ».
En s’intéressant aux pratiques de domination et d’exercice de la terreur, l’anthropologue explore des récits d’histoire de la chefferie, ce qui lui permet de mettre en lumière certains fonctionnements à l’œuvre dans le présent. Cette enquête plurielle constitue une contribution à l’anthropologie politique de la violence d’autant plus incontournable qu’elle combine plusieurs registres et met en œuvre une réflexivité toujours exigeante et consciente de ses propres limites.
Marc Abélès est anthropologue, directeur d’études à l’EHESS et directeur de recherche émérite au CNRS.
