Les rêveries d’un philologue affable

Dix ans après la disparition de Jackie Pigeaud, l’éminent latiniste de l’université de Nantes, un recueil de textes, intitulé Rêver l’Antique, vient opportunément défendre et illustrer l’idée qu’il est possible aujourd’hui de réentendre le mot « humanisme » sans sombrer dans la réaction ou la révolution transhumaniste.

Jackie Pigeaud | Rêver l’Antique. Préface d’Yves Hersant. Les Belles Lettres, 840 p., 55 €

Jackie Pigeaud (1937-2016) se définissait volontiers comme un rêveur. Lui, une bibliothèque Warburg vivante, « avait inventé une véritable « poétique » de la mélancolie et fondé une nouvelle science qui n’était ni l’histoire de la médecine, ni l’histoire de la philosophie, mais l’exploration systématique de ce « quelque chose » qui naît de leur rencontre, à la fois expérience, savoir et forme de rêverie », comme l’écrit la philosophe Baldine Saint Girons. Mais qu’entendait-il par là ? L’occasion de la parution d’un recueil d’articles, dont il semble, selon la belle préface d’Yves Hersant, que son auteur l’ait composé avant sa disparition, et dont le titre, Rêver l’Antique, est comme la signature qui identifie à coup sûr le lien entre une œuvre et son créateur, nous donne peut-être la clé interprétative de cette constante dans l’auto-présentation du philologue en éternel jeune rêveur.

Rousseau, dans sa première promenade des Rêveries du promeneur solitaire, peine à définir leur statut : « examen sévère » en « appendice » des Confessions, « conversation avec soi-même », recueil des pensées comme elles viennent, application du « baromètre de l’âme » à des opérations ou leur simple « registre confié à l’écriture et relu ensuite comme on vit avec un ami » ? Rien de tout cela et tout cela à la fois. Chez Jackie Pigeaud, la chose se voudrait plus précise. Quelques-uns des textes réunis dans le recueil nous éclairent : il faut, pour comprendre, se tourner vers une opération antique appelée ekphrasis.

Dans un article sur la naissance de la critique d’art paru en 2002, Jackie Pigeaud montrait que le type de discours qu’était l’ekphrasis, devenu un genre dans l’Antiquité, ne consistait pas seulement à décrire les œuvres d’art ; « le lecteur, écrivait-il, n’est pas appelé à voir faire [l’œuvre], mais à voir regarder ». C’est tout le jeu entre « réalité » (res) et « image » (imago) qui se déploie. Déjà l’image rend visible, comme l’aurait dit Paul Klee. Il faut, pour « voir » vraiment la réalité, la transformer en image, qui nous donne celle-là comme « devant les yeux », selon la formule d’Aristote, chère à Jackie Pigeaud. C’est tout le monde de la phantasia qui s’ouvre alors, véritable point de rencontre de toutes les disciplines (histoire de la médecine, psychiatrie, poétique et rhétorique, etc.) mobilisées par l’ancien titulaire de la chaire de philologie et de littérature latine de l’université de Nantes. L’imagination, « fabricante d’images », n’est plus cette trompeuse chassée par la métaphysique classique, mais elle rend présente l’absence, elle révèle une réalité à venir, elle engendre des visions, c’est folie, nous dit Jackie Pigeaud, non, c’est « se faire voyant » ‒ « ce qui ne va pas sans danger », ajoute-t-il.

Jackie Pigeaud, Rêver l’Antique
« Fragment de peinture murale provenant du péristyle de la villa de P. Fannius Synistor à Boscoreale » (50–40 av. J.-C.) (détail) © CC0/The Metropolitan Museum

Un autre très beau texte du recueil, « Torniamo a Roma » (2007), consacré à Winckelmann, grand héros, voire son alter ego en esprit, complète notre compréhension de ce que Jackie Pigeaud entendait par « rêverie ». Avec celui qui est crédité d’être le réinventeur moderne de l’histoire de l’art et de l’archéologie, celui dont Goethe disait qu’il « tâtonne, oui, mais toujours où il y a quelque chose », Jackie Pigeaud insiste davantage sur une deuxième dimension de la rêverie : non plus le voir, mais le lire. Ce temps du « lire » est celui du façonnage d’un « horizon imaginaire », le ménagement d’une « place », pour les œuvres de l’imagination. Il sera suivi du temps de l’écriture et d’une « nouvelle ekphrasis » qui crée un « paysage », un « fond » dans lequel peut s’inscrire une histoire de la culture, car comment, autrement, faire apparaître les « correspondances », pour parler comme Baudelaire, « la réalité dans la multiplicité globale de ses dimensions », écrit Jackie Pigeaud dans L’art et le vivant (Gallimard, 1995). La rêverie est donc bien « une modalité perdue de connaissance », un « effort de la pensée grâce au travail de la métaphore, porteuse de savoir, accoucheuse de problématiques nouvelles et de visions parfois fulgurantes ».

On se demande, pour ne prendre qu’un exemple, celui de l’histoire de la médecine et de la mélancolie, si ce domaine représente pour Jackie Pigeaud le terrain idéal pour observer le travail de l’imagination (les entités imaginaires liées à l’histoire de la mélancolie), et donc de la métaphore ; ou si la persistance de ce terme de mélancolie dans la longue durée ne témoigne pas de sa construction progressive comme concept anthropologique opératoire, autonomisé de sa base de lancement, pour ainsi dire, imaginaire. Les deux ensembles, bien sûr, comme Il l’expliquait dans l’introduction de son livre sur La maladie de l’âme (Les Belles Lettres, 2006). Ce qui intéresse le latiniste, depuis son point de vue historique et philosophique sur la science et l’imaginaire, c’est « l’acte même de la métaphore, cet espace du saut et du rapport », qui réhabilite d’une certaine façon le mode de connaissance analogique comme puissance de découverte, de mise en rapport de choses dissemblables. Autant dire que Jackie Pigeaud ici nuance, tout en reconnaissant la portée de l’analyse, les réflexions de Michel Foucault sur l’épistémè de la Renaissance, en élargissant le champ de l’analogie au-delà de la « ressemblance ». Mais, soyons honnête, on s’interroge sur le pourquoi de l’obstination de l’auteur de La maladie de l’âme à parler de « rêverie », alors qu’il semble désigner avec ce terme « l’organisation de notre imaginaire culturel » (voir la préface à son édition du Problème XXX, 1 d’Aristote, Rivages poche, 2006).

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Dans le livre de 1995, Pigeaud évoquait des « gisements, des blocs de rêveries qui appartiennent à l’imaginaire culturel », ce sont quelques-uns de ces « gisements », qui vont de la médecine à la philosophie et à l’histoire de l’art, qui sont contenus dans Rêver l’Antique. Sans avoir l’espace pour nous promener à l’intérieur de l’ouvrage, il reste à éclairer un point : qu’est-ce que l’Antique ? « De quel Antique s’agit-il ? Il importe de ne pas le confondre avec l’Antiquité dont il est le rêve (le rêve évolutif, dont il est à craindre que notre temps n’ait perdu les chemins). Déjà l’Antiquité avait une nostalgie de l’antique, que traduit non pas le mythe de l’Âge d’or, mais bien plutôt l’irrémédiable désespoir d’être coupé de la fréquentation des dieux », écrit Jackie Pigeaud dans un article en hommage à Jean Starobinski et il ajoute dans ce livre posthume : « Je parle ici de l’Antique. Sur quel fond lisons-nous en effet l’Antiquité ? Qui ne voit que l’Antiquité n’est pas l’Antique ? L’Antique est plus vaste, et plus flou que l’Antiquité. L’Antique dépasse l’Antiquité, l’englobe. […] L’antique a toujours été le rêve l’Antiquité, dans l’Antiquité même ». Comme l’écrit Frédéric Le Blay (Savoir et création. Autour de l’œuvre de Jackie Pigeaud, PUR, 2022) : « L’Antiquité n’est finalement pas autre chose qu’une période de l’Histoire tandis que l’Antique est la manière dont ce qui reste de cette période continue à s’exprimer, à vivre et à nous être utile ».

Le maître nantais a travaillé toute sa vie sur la mélancolie, mais il ne s’appesantit pas sur la déréliction romantique de la « fuite des dieux », son souci de l’Antique ne s’inscrit pas à l’intérieur d’une nostalgie d’un pays disparu. Au contraire, pour lui, l’Antique vit, si l’on veut bien considérer l’histoire de la culture dans ses continuités et discontinuités, dans ses tours et ses détours, dans ses transports, ses transferts (ses « reports », aurait dit Péguy), dans ses « survivances » pour parler comme Aby Warburg. Et Jackie Pigeaud aimait rappeler que « Pline l’Ancien assiste encore Apollinaire dans la constitution de l’art cubiste » (voir Les peintres cubistes. Méditations esthétiques, 1913). C’est dire que Jackie Pigeaud n’appartient pas au groupe des pleureurs sur la perte des études classiques dans notre monde barbarisé. Mais son diagnostic porte sur des choses bien plus graves. L’essentiel consiste à « régler », au sens de régler une focale, notre distance à l’Antique. Nous couper de l’Antique ou, plutôt, prétendre à une rupture radicale, ce serait être parlés par nos langues d’une manière inouïe, vivre dans l’illusion que l’originalité de nos questions est sans précédent, exister comme si nous n’étions pas nés, habiter comme des êtres sans mémoire et sans imagination : non pas des barbares, mais des « dés-astres » errants.