« Écrire à mort »

Pour rendre hommage à Jean-Marie Gleize, disparu le 12 mars dernier, il nous a paru judicieux de rapprocher deux analyses, l’une publiée en 1995 dans La Quinzaine littéraire sur Le principe de nudité intégrale. Manifestes, l’autre sur TRNC, dernier livre paru de son vivant.

Jean-Marie Gleize | TRNC. Reprises & suites. Les presses du réel, coll. « Al Dante », 164 p., 20 €

À l’origine, il y aurait un immense désastre, déflagration ou incendie de fin du monde. En quelque sorte, tout commencerait par la fin.

À l’origine, il y aurait la souffrance et la mort d’un être cher.

La poésie ne pourrait que naître de cette perte initiale, sans partage, que s’inscrire dans ce paysage dévasté.

Ainsi commençait l’article intitulé « Une perte initiale », paru en juin 1995 dans le numéro 672 de La Quinzaine littéraire, sur le livre de Jean-Marie Gleize, Le principe de nudité intégrale. Manifestes, édité au Seuil, ainsi qu’une note sur Le Théâtre du poème. Vers Anne-Marie Albiach, paru aux éditions Belin à la même époque. Ce début pourrait tout aussi bien introduire un article sur le dernier livre de Jean-Marie Gleize, TRNC. C’est dire si l’auteur est fidèle à ses thèmes et à son univers. Pour en juger plus à loisir, poursuivons cet article de 1995.

Le principe de nudité intégrale

L’auteur d’abord se dissimule et s’avance masqué derrière des formules décisives : « Aucun livre n’a de première page… Tout doit disparaître… La poésie est faite par tous… » Ce qui, peut-être, irritera certains lecteurs. Pourtant, si on s’enfonce dans les pages de ce livre comme à travers une « pellicule d’encre », si on marche « sur les traces d’Icare », vers le point de passage, la vision de l’oiseau, l’auteur paraît tout autre. Il exprime, certes, des idées, mais aussi et surtout une passion violente pour une forme littéraire qui est la poésie.

Le ton parfois est péremptoire (« Voilà ce qu’il faut faire »), à la limite de l’hostilité (« À la fin les poètes ne sont qu’une tisane froide » ; « Plus d’adorations ni d’agenouillages. C’est clair ? »). Cependant l’ensemble est d’une grande liberté d’écriture. L’auteur s’amuse, semble-t-il, à emprunter, le temps de quelques pages, le style de genres variés. Au moyen du journal, il décrit ce qu’il appelle « le mouvement du possible », ou comment la promenade du matin est le mouvement qui doit nécessairement précéder celui de l’écriture. La description du paysage permet d’entrer dans le dehors, très semblable au dedans de soi : « Je recopie les mots d’Emily Dickinson “J’habite la possibilité d’une maison plus belle que la prose” » ; de circuler entre les arbres, de suivre une rivière jusqu’à un lac, « à la fin il y a le deuxième lac devant, froid. Écrire à mort. Sans doute on ne peut pas faire autrement ».

Outre le journal, il y a le répertoire (de noms propres ou de noms communs), la bibliographie, les notations scientifiques, la biographie (« je suis né rue François-Miron à cinq cent mètres de la rue des Tournelles »), la correspondance ou ce qui y ressemble (« Mon cher H., c’est comme si je t’écrivais une lettre »), l’ébauche d’un scénario de film ou d’une pièce de théâtre, qui irait à l’encontre de ce que sont généralement les scénarios ou les pièces de théâtre (« l’obscénité, l’obscurité : la scène aurait simplement pour titre L’ouverture des mains. Plan fixe. Lumière noire et blanche. Répétition des mêmes mots, des mêmes syllabes, jusqu’à l’ouverture des mains »).

Jean-Marie Gleize (2022) © CC0/WikiCommons

On en revient à l’évènement initial, qui est à la fois caché et présent, très central, très semblable à l’arbre qui n’en finit pas de brûler, à la pellicule qui ne montre rien parce qu’elle est noire, cet évènement qui est évoqué dans des phrases magnifiques : « Quand le père de l’enfant est devenu sourd, l’enfant a cru qu’il devenait invisible » ; « J’appelle ralenti le temps qu’il met à mourir. Et ce ralenti c’est la guerre ». L’ouvrage se lit comme on suit un chemin étonnant et profond au bout duquel on attend quelque chose de plus étonnant, de plus profond encore. Écrire, n’est-ce pas, pour reprendre une formule de Joë Bousquet, « faire assister le lecteur à toutes les vicissitudes d’une situation que l’on tire au clair » ?

L’ouvrage sur Anne-Marie Albiach est complémentaire du précédent en ceci qu’il présente, selon Jean-Marie Gleize, une œuvre poétique de référence, la poésie à l’œuvre. D’autres poètes sont cités : Louise Labé, Jean Racine, Stéphane Mallarmé, Gertrude Stein. Pour lui, ils sont exemplaires, c’est-à-dire extrémistes. Quant à Anne-Marie Albiach, elle est pour lui « l’un des noms vivants de la poésie après la poésie, c’est-à-dire de l’eau la plus froide ». Chez elle et chez Jean-Marie Gleize, quelque chose brûle, de sorte que « l’écriture est comme chauffée à blanc ». Nous n’irons plus au bois, les lauriers sont coupés… Partir de là, de rien, de quelque énorme abolition. Lutter contre elle, contre le blanc, avec, comme l’écrivait Jean Tortel, le tracé des mots alignés.

TRNC

Lisant ce dernier livre, on est saisi par les similitudes qu’il entretient trente ans après avec Le principe de nudité intégrale, reprenant, avec des formules et des mots quasiment identiques, les mêmes thèmes. Fonctionnement obsessionnel qui se renouvelle en se répétant ? Art d’écrire sur l’incapacité à écrire ? Séduite, nous ne trancherons pas.

Assemblage apparemment disparate de brefs récits (« Il ne cessait de trembler et d’avoir le vertige. Il m’a donné ce livre, la Hagadah de Sarajevo. Je l’ai perdu et retrouvé… »), d’évocations mystérieuses (« Je les entends, ils se parlent sans se connaître, mais ils se confondent… », de notations biographiques (« Je recopie cette enfance dont je ne sais rien… »), de rêves (« Plus il avançait dans le rêve, plus la rivière se confondait avec ce tas de cendre qui n’en finissait pas de s’envoler, de porter plus loin la brûlure »), de notations réalistes (« Un chiffon d’huile au pied d’un acacia »), de considérations sans suite (« Plus tard je l’ai entendu répéter cette phrase d’un peintre célèbre : “La peinture ne m’intéresse pas” », de citations (« les espaces baroques à la Piranèse des parcs à bestiaux, des gares de triage et des zones industrielles du Kansas City des années trente » (Robert Morris), de fragments de journal…

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Parmi les sujets nouvellement abordés dans ce dernier livre, qui ne figuraient donc pas dans Le principe de nudité intégrale, il y a Tarnac. Mot qui d’abord figure dans le titre, puisque TRNC, c’est Tarnac sans ses deux voyelles, lesquelles sont aussi celles d’Éric Hazan, disparu le 6 juin 2024, à qui le livre est dédié. Est-ce pour cela qu’elles sont dites manquantes ? (« La lettre A manque et manquera toujours »). Tarnac est le lieu où se trouve le jardin « enfoncé derrière le mur, il est comme empli de bris de verre », c’est-à-dire le village de Corrèze où, le 6 avril 1944, une division SS fusilla quatre Juifs ; où Armand Gatti, jeune maquisard, est arrêté en 1943 ; où se situe l’affaire du sabotage des lignes de TGV dont on accuse Julien Coupat et tout son groupe et autour de laquelle tourne le livre de Jean-Marie Gleize, Tarnac, un acte préparatoire (Seuil, 2011). Le mot vient du nom du dieu romain de la foudre, Taranis. Tarnac rejoint Le principe de nudité intégrale sans y être présent, en ce qu’il est un lieu de tragédie : « Comment savoir où le récit prenait feu ? Il aurait commencé avant le lever du jour. La guerre était presque finie mais tout brûlait encore… » Jean-Marie Gleize est né après la Seconde Guerre mondiale et pourtant elle est partout présente dans son œuvre.

Comme l’est le feu (« L’odeur était celle… d’un castelet en train de noircir dans les flammes… » ; « Certains disaient qu’il fallait coudre les yeux des morts avant la crémation » ; « La fin, le feu »). Peut-être est-il nécessaire au poème, qui permet le « saut ébloui en avant de soi ».

Pour Jean-Marie Gleize, la poésie est conversationnelle (« Nous nous parlons dès lors, sans aucun doute…, dans l’inépuisable dialogue de ce que vous appelez le poème ». Elle était l’objet de son enseignement, puisqu’il était professeur, et de la revue qu’il avait créée. Même s’il commence par la refuser, de même que son ami et éditeur Denis Roche, il en écrit et fait écrire… à condition qu’elle soit « incurable ».