Géopolitique de l’impasse ?

Le concept d’« écologie de guerre », forgé en 2022 par le philosophe Pierre Charbonnier, imagine que la transition écologique pourra être menée au nom de la sécurité des États. Dans Contre l’écologie de guerre, le militant communiste et écologiste Vincent Rissier y voit au contraire un nouvel âge du capitalisme et craint que l’écologie ne devienne un motif moral pour les guerres à venir.

Vincent Rissier | Contre l’écologie de guerre. Préface de Paul Guillibert. La Dispute, 168 p., 14 €

C’est un genre, les livres « contre ». Dans Contre Sainte-Beuve, publié à titre posthume en 1954, Proust s’oppose au critique littéraire pour qui l’homme et l’œuvre ne font qu’un. Dans Contre Onfray (Lignes, 2016), le philosophe Alain Jugnon déplore la dérive droitière de penseurs qui se réclamaient de la gauche, dont Michel Onfray, et déconstruit ce qu’il estime être une fausse écriture philosophique et une écriture du faux en philosophie.

L’essai de Vincent Rissier Contre l’écologie de guerre est également une tentative de déconstruction. L’auteur s’attache à prendre le contre-pied de ce que Pierre Charbonnier a défini comme « écologie de guerre ». L’idée date de son ouvrage, paru en 2022, Vers l’écologie de guerre (La Découverte). Le philosophe y prend appui sur le déclenchement de la guerre en Ukraine : à l’agression et à l’invasion russes, l’Europe et les États-Unis ont répondu par des sanctions économiques. Cette arme qui permet d’éviter l’usage de la force a des conséquences sur les populations mais aussi sur les économies clientes du pays sanctionné. C’est le discours du pays sanctionnant que Pierre Charbonnier nomme « écologie de guerre ». Il s’agit de rompre avec une dépendance toxique sur le plan géopolitique mais aussi climatique. L’écologie de guerre serait l’héritière de l’économie de guerre.

Vincent Rissier démonte cette idée en montrant que l’effort imposé aux populations ne change pas les modes de production, si bien que l’écologie de guerre pourrait inaugurer un « nouvel âge du capitalisme ». Contrairement à hypothèse optimiste de Pierre Charbonnier, défenseur de l’État social, Vincent Rissier, membre de l’organisation anticapitaliste Révolution permanente, perçoit le risque d’un retournement : le risque que la guerre soit menée au nom de la transition écologique. C’est ce que résume Paul Guillibert, docteur en philosophie, dans son éclairante préface : « Un peu partout sur la planète des extrêmes droites climato-négationnistes sont ou accèdent au pouvoir. Ces gouvernements défendent ce que le collectif Zetkin et Andreas Malm avaient appelé un « fascisme fossile », c’est-à-dire une idéologie qui renforce la supériorité raciale d’un groupe, sa légitimité à dominer les autres, en fondant sa puissance politique, économique et militaire sur l’usage des énergies fossiles. » Le nouvel ordre mondial de l’Anthropocène pourrait ainsi s’établir sur un « apartheid climatique » ou « apartheid environnemental ». Dans ce schéma, la guerre à Gaza serait l’un des premiers génocides climatiques de l’Anthropocène en mettant en œuvre le contrôle colonial de l’accès à l’eau puis la destruction des infrastructures hydrauliques. L’impératif de sécurité militaire ne peut pas être compatible avec les exigences de la transition écologique, les armées servant plutôt les intérêts de multinationales dont elles assurent l’accès à des ressources, notamment fossiles, estime Vincent Rissier.

Le barrage de Kakhovka, en Ukraine, en 2013. La rupture s’est produite à la hauteur du portique de manutention.© CC BY-SA 4.0/Дзюбак Володимир/WikiCommons

Dans un monde en polycrise, où Donald Trump négocie avec Vladimir Poutine le pillage des ressources ukrainiennes et menace d’annexer le Groenland, le Mexique et le Venezuela, « l’écologie semble être une grande perdante », cingle Vincent Rissier. Depuis 2024, année la plus chaude jamais enregistrée, émerge un green-backlash. Et le retour des guerres entre grandes puissances « rend de plus en plus vain de penser les conditions de la préservation et de l’habitabilité de la planète sans prendre en compte le fait militaire, les guerres et leur préparation ». Ce livre, explique Vincent Rissier, est né « de la conviction que l’impensé de la guerre affaiblit l’écologie » et que l’écologie de guerre théorisée par Pierre Charbonnier pourrait « neutraliser le refus de la guerre » et « servir de nouvel adjuvant des guerres impérialistes ». Vincent Rissier y oppose en quatre chapitres une écologie réconciliée avec les classes populaires et encore porteuse d’espoir. Il s’appuie sur son expérience au sein des mouvements écologistes et des discussions avec le collectif Guerre à la guerre qui lutte contre le génocide à Gaza.

Les sanctions contre la Russie n’ont pas verdi l’Europe, observe-t-il dans un premier chapitre où il explique que l’écologie de guerre n’est pas seulement une « géopolitique de l’impasse », mais qu’elle est « dangereuse » pour les classes populaires. Les sanctions contre la Russie ont rapporté gros aux géants du pétrole : ExxonMobil, Chevron, Shell, BP et TotalEnergies. Dans ce contexte, la coalition climat naissante « n’est pas qu’un nouveau pacte industriel, c’est aussi un nouveau pacte social », espère-t-il. Il défait un autre mythe, celui de la transition, avec l’aide de Jean-Baptiste Fressoz (Sans transition, Seuil, 2024) : le règne du charbon ou du pétrole n’ayant pas chassé celui du bois, il n’y a pas de raison que la réduction du pétrole vienne encourager le développement des énergies renouvelables. D’ailleurs, l’année 2025 a battu des records de consommation de renouvelables, mais aussi de charbon.

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Dans un deuxième chapitre sur le pacte social vert, Vincent Rissier cite la journaliste Célia Izoard, qui a décrit comment l’implémentation des énergies renouvelables et « vertes » venait nourrir l’extractivisme minier. Pour respecter l’accord de Paris sans remettre en cause les modes de production, il faudrait extraire cinq à dix fois plus de métaux d’ici à 2050. En outre, poursuit Vincent Rissier, la transition des pays du Nord reposerait sur un pillage des ressources des pays du Sud : « minéraux de sang » du Congo, lithium argentin… Sans compter que le secteur minier est responsable de 8 % des productions mondiales de gaz à effet de serre. L’écologie de guerre viendrait légitimer la « ruée minière ».

Dans un troisième chapitre plus sombre, intitulé « L’écologie bourgeoise sera militarisée », il fustige le ralliement des écologistes à « l’agenda militariste des classes dominantes », et craint que l’écologie ne devienne le « nouveau motif moral des guerres à venir ». Plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin des guerres ? La projection est vertigineuse, voire cynique. « La seule chose plus dangereuse que la guerre pour la nature et le climat, c’est la paix », assène Pierre Charbonnier dans son essai. Hypothèse qu’il appuie sur une lecture contestable des Trente Glorieuses, diagnostique Vincent Rissier avant d’enchainer sur le verdissement des armées et l’environnementalisme militaire pour prévenir : « Non, l’armée n’est pas une camarade », les guerres étant intrinsèquement énergivores et écocidaires.

Face à cela, le front populaire pour une écologie antimilitariste est mince voire inaudible. Vincent Rissier défend un « léninisme écologique contre la guerre » qui « lutte pour transformer la guerre impérialiste en révolution écologique, anticapitaliste et anti-impérialiste ». Cela passerait, conclut-il, non par la défense de l’Europe contre les États-Unis de Trump ou la Russie de Poutine mais par le combat contre son propre impérialisme. Le léninisme écologique reconstruirait « un internationalisme ouvrier et populaire », en pariant sur la force de la classe travailleuse. Il parie sur une alliance du mouvement écologiste avec le monde du travail : « L’enjeu est de prendre au mot le slogan fin du monde, fin du mois, même combat ! ». Et de citer des actions concrètes, comme la grève galvanisante des dockers de Gênes qui ont menacé en septembre 2025 de tout bloquer si la flottille de ravitaillement en route vers Gaza était interceptée.