En enquêtant Sur les traces du temps, Christophe Bouton offre un ouvrage majeur sur la philosophie du temps, qui fait le pari d’une fusion irénique de la philosophy of time anglo-saxonne et de la phénoménologie existentielle d’inspiration hégélo-heideggérienne. Une voie enthousiasmante.
Qu’est-ce que le temps ? Si la question taraudait saint Augustin, bien d’autres philosophes s’y sont emmêlé les méninges : image mobile de l’éternité immobile selon Platon, « nombre du mouvement selon l’antérieur et le postérieur » pour Aristote, une relation chez Leibniz, une forme a priori de l’intuition pure dans le criticisme kantien…
On sait gré à Christophe Bouton d’avoir rouvert l’enquête et produit une somme volumineuse et passionnante, qui nous fait circuler dans le dédale du temps. On lui est également reconnaissant d’avoir théorisé une méthode singulière qui renouvelle le problème et ouvre de belles perspectives. La méthode consiste en une synthèse des deux grandes voies d’approche philosophiques du temps, qui correspondent à peu près aux deux grandes orientations de la philosophie contemporaine. D’un côté, la philosophie analytique, qui représente l’écrasante majorité des recherches actuelles (à l’exclusion notable de la France), interroge la réalité métaphysique du temps en se mettant à l’écoute des enseignements de la science. De l’autre, une philosophie dite continentale étudie la phénoménologie du temps, son apparaître à la conscience et sa place dans l’existence.
D’un côté, un questionnement sur la réalité du passé, du présent et du futur, sur l’objectivité de l’écoulement du temps, sur sa nature ultime. De l’autre, une réflexion sur le sens de cette réalité, la nature de l’événement, l’horizon qu’il ouvre dans l’être. Le clivage correspond plus largement à deux conceptions de la métaphysique, comme science du réel ou comme science de l’existence. Il reproduit aussi, peu ou prou, celui, en apparence incontournable, entre temps objectif et temps vécu. Le premier renvoie à la mesure scientifique dans une cosmologie, le deuxième à un sens intime de la durée. Évoquer le temps sans préciser de quelle approche on parle engendrerait une ambiguïté systématique, dont serait né le malentendu entre Einstein et Bergson au cours d’une célèbre controverse.

Faut-il choisir entre les deux options ci-dessus esquissées ? L’ouvrage de Christophe Bouton œuvre à la courageuse voie de la réconciliation. L’entreprise est à la fois terriblement ambitieuse et admirablement modeste. Ambitieuse, car elle entend retisser un dialogue interrompu depuis le début du XXe siècle – c’est en 1908 que parut le texte fondateur de la philosophie analytique du temps, « The Unreality of Time » de John M. E. McTaggart, trois ans après qu’Edmund Husserl eut donné ses leçons pour une phénoménologie de la conscience intime du temps. Projet modeste toutefois, car, malgré son ampleur, l’ouvrage ne prétend pas réaliser une grande synthèse, mais seulement jeter des ponts entre l’histoire de la philosophie continentale (transcendantale et phénoménologique), l’histoire et la philosophie des sciences, et la philosophy of time de tradition anglo-américaine. Cette humilité est liée à la conviction profonde qu’on ne saurait tenir un discours général sur le temps, mais seulement produire des analyses limitées à un certain aspect du réel.
La méthode mise en œuvre est baptisée par l’auteur « analytique temporelle ». Elle consiste, comme la philosophy of time, à pratiquer l’analyse conceptuelle, doublée d’une enquête épistémologique visant la cohérence avec les sciences. Mais elle retient de l’analytique existentiale d’inspiration heideggérienne un souci de la dimension phénoménologique du temps. À charge pour le philosophe de réinsérer le temps de la conscience dans le temps de la nature. À cet effet, Christophe Bouton assume un parti pris réaliste à l’égard de l’existence du temps : le temps ne naît pas de la conscience, ne déploie pas son horizon à partir du Dasein, mais préexiste au sujet. Contre Heidegger, il faut penser le temps humain à partir du temps des choses. Ce réalisme repose sur l’argument de l’ancestralité : le monde a existé avant l’être humain et existe donc indépendamment de lui.
Mais l’auteur défend un réalisme modéré, et c’est en cela qu’il dépasse le questionnement traditionnel de la philosophy of time. Car, si cette dernière prétend aborder directement la question de la nature du temps, c’est faute de prendre conscience des présupposés métaphysiques qui la grèvent. Or la réalité du temps est toujours établie, plus ou moins implicitement, sur fond d’une approche particulière ou d’une question préalable qui oriente l’enquête. Ainsi des approches quantitative, naturaliste, anthropologique ou ontologique adoptées par tel ou tel philosophe. Soit la position classique du problème depuis McTaggart : on peut considérer le temps comme une « série A » consistant dans la succession d’un passé, d’un présent et d’un futur, ou bien, selon la « série B », comme formé de la relation d’antériorité et de la relation de postériorité. Partisan de la réalité du présent, Christophe Bouton se dit plus proche de la théorie A, mais refuse par principe de s’inscrire dans ces catégories, qui comportent un biais : chaque théorie postule une certaine relation à l’être. Trancher en faveur de la thèse selon laquelle seul le présent serait réel, ou par exemple dire que le futur existe autant que le passé, suppose des postulats qu’il revient à une enquête ontologique de mettre au jour.
À ce stade, l’analytique temporelle retrouve la philosophie herméneutique. Il convient de dégager dans nos concepts de mobilier ontologique du monde –mouvement, espace, chose, etc. – tout ce qui est intrinsèquement temporel. Par exemple, les événements arrivent aux choses parce qu’elles sont déjà structurées temporellement, selon une flèche allant du futur au passé. C’est rejoindre Heidegger, mais pour s’en détacher aussitôt, puisqu’ici l’approche ontologique précède et rend possible l’approche anthropologique. Sous les catégories de l’être humain, l’analyse vise leurs contreparties ontologiques, afin de saisir certaines structures invariantes du réel. À cet égard, l’ouvrage conclut à un scepticisme modéré : irrémédiablement incomplète, la connaissance humaine ne peut saisir qu’une partie des structures de la réalité. Le temps en particulier ne saurait être connu qu’en contexte, dans certains domaines de la réalité : temps du monde de l’humain, de la géologie, de la mécanique quantique ou de la relativité restreinte… Mais il faut renoncer à l’ambition d’une ontologie fondamentale, et toujours préciser : qu’est-ce que le temps dans telle ou telle région ontologique ?
Fort de son réalisme modéré, le livre de Christophe Bouton décide alors d’explorer le temps dans une région spécifique, le monde des choses et des événements. C’est finalement à l’échelle macroscopique des corps qu’il déploie l’essentiel de ses analyses, à l’ombre des concepts hégélien de négativité et heideggérien d’horizon. Le temps humain se singularise quant à lui par une hypertrophie de la trace, de la présence et de la puissance. On pardonnera à ces développements quelques coquetteries venues de Hegel (terreau de l’auteur) ou de Derrida. Le volet anthropologique débouche en définitive sur une théorie de l’histoire, selon laquelle ces trois hypertrophies ont augmenté au cours de l’histoire de l’humanité.
Christophe Bouton fournit avec Sur les traces du temps un ouvrage dense, complet, majeur, qui vient donner un supplément de sens aux travaux des grands philosophes du temps contemporains (on pense notamment, dans le monde francophone, à Vincent Grandjean, Baptiste Le Bihan ou Muriel Cahen). « Il s’agit là sans aucun doute d’une contribution désormais incontournable à la question du temps. »
