Clint Eastwood, cinéaste-philosophe

Né en 1930, acteur puis réalisateur de films parfois controversés autour de la culture de la violence, Clint Eastwood reste – comme on l’écrit souvent – un « géant » du cinéma hollywoodien. Filmant la vibration de l’âme, est-il un cinéaste-anthropologue et philosophe ? Jean-Pierre Zarader lui consacre un essai, Clint Eastwood. Caméra philosophique.

Jean-Pierre Zarader | Clint Eastwood. Caméra philosophique. Klincksieck, 174 p., 23 €

Quand on aime le cinéma, on ne peut pas détester Clint Eastwood. Bien au contraire ! Son univers filmique de cinéaste autodidacte rend visible la « présence de l’art, du jazz et de la pensée ». Ses films complexes renvoient à d’innombrables genres qui, depuis plus d’un siècle, font la richesse du cinéma. Taciturne pistolero couvert d’un poncho iconique dans l’inoubliable trilogie du dollar (1964-1966) de Sergio Leone, flic expéditif (justicier résolu ?) armé d’un Smith Wesson 29 dans Dirty Harry (1981) de l’immense Don Siegel, Clint Eastwood a contribué à près d’une centaine de films en tant qu’acteur, réalisateur, producteur et compositeur.

De 1971 (Play Misty for Me/Un frisson dans la nuit) à 2019 (Richard Jewell), il a réalisé une quarantaine de longs métrages. S’y réfracte et s’y fissure le rêve américain à travers le prisme de l’Histoire, de la violence individuelle, de la brutalité collective. Comédie dramatique, western-hommage à Sergio Leone ou western révisionniste, « biopic » détourné tout autour du be bop, pseudo-aventure spatiale, guerre, « fantastique », néo-noir : tous les canons du film hollywoodien inspirent le réalisateur prolifique du poignant diptyque Flags of Our Fathers et Letters from Iwo Jima (2006), où se croisent les regards effarés et les vies brisées de soldats américains et japonais durant la bataille du Pacifique. Une primordiale démonstration filmique d’histoire comparatiste.

Historien de la philosophie, spécialiste de l’esthétisme et de Malraux (Malraux. Dictionnaire de l’imaginaire, Klincksieck, 2017), Jean-Pierre Zarader pense le cinéma à travers le prisme de l’histoire des idées et des concepts philosophiques. Après un Philippe de Broca. Caméra philosophique (Klincksieck, 2017), il revient sur Clint Eastwood, car le cinéaste américain « pose, sur un mode purement filmique, des questions qui ont une dimension existentielle, éthique et métaphysique ».

Renonçant à l’autopsie exhaustive des films du réalisateur de Gran Torino (2008) auquel il consacre le plus long chapitre de ce dense essai, Zararder pointe quatorze longs métrages comme une « minuscule filmothèque de Clint Eastwood ». Sans toujours rappeler leurs dates ni dire que près d’un demi-siècle d’histoire sépare le premier film réalisé par Clint Eastwood (Play Misty for Me) et le dernier (Richard Jewell). En conséquence, le corpus retenu s’autonomise des contextes socio-culturels et politiques qui marquent les dispositifs esthétiques, les idées-images et la réception des œuvres cinématographiques.

Écrivant parfois en philosophe pour les philosophes (« le kairos n’est jamais loin chez Clint Eastwood »), Zarader soude – avec la sensibilité de la cinéphilie critique, comme aurait pu l’écrire Bertrand Tavernier – l’esthétisme du langage filmique et l’analyse thématique des longs métrages sélectionnés. Ancrée au croisement épistémologique de la critique, de la littérature et du cinéma, chaque œuvre d’Eastwood constitue un chapitre ou un micro-essai autour d’un problème existentiel ou métaphysique. Chaque essai se lit de manière autonome, mais aussi dans l’intertextualité judicieuse que forge l’ouvrage.

Jean-Pierre Zarader, Clint Eastwood. Caméra philosophique,

« Film éthique, violent, qui accumule les cadavres », High Plains Drifter (L’homme des hautes plaines, 1973) est un western néo-leonien dont l’écriture – minimaliste, acérée, explosive – rend emblématique le style de Clint Eastwood. « One man against one town » : l’arrivée d’un pistolero itinérant dans la ville minière corrompue de Lago y articule – sur fond d’histoire amoureuse comme dans la plupart des films du cinéaste – la justice d’un frère, la loi qu’il faut restaurer, la violence expiatrice puis le retour à la norme et à la solitude. Clint Eastwood/l’Étranger y campe la figure homérique du sacré. Protecteur de la communauté murée dans la peur mais aussi la couardise, liquidateur clairvoyant des brutes sanguinaires (tribut au western italien pour s’en détacher), il restitue finalement la dignité posthume du marshal Jim Duncan que les tueurs du capitalisme ploutocratique ont assassiné et inhumé ignoblement dans une tombe anonyme : « Dernier plan : Marshal Jim Duncan Rest in Peace ». L’Étranger-justicier peut quitter Lago en rejoignant les vastes plaines… de l’imaginaire du western.

The Outlaw Josey Wales (Josey Wales hors-la-loi, 1976) est encore une histoire de vengeance en tant que recours de justice. Comme il le fera avec Pale Rider (Pale Rider, le cavalier solitaire, 1985), en hommage au poignant Shane de George Stevens avec Alan Ladd (L’homme des vallées perdues, 1953), Eastwood exploite un topos de l’univers du western qu’il reprend en 1992 dans le crépusculaire Unforgiven (Impitoyable, 1992), dans lequel William Munny (Clint Eastwood) venge une prostituée défigurée par un client ivre. À la fin de la guerre de Sécession, des paramilitaires unionistes massacrent la famille du paisible fermier Josey Wales. Sous un ciel toujours poétiquement bleu, il devient hors-la-loi pour venger les siens. Avec en filigrane la reconnaissance hégélienne du Comanche Dix-Ours qui protège Wales-fugitif (figure prémonitoire de l’Indien homérique Nobody (Gary Farmer) du western philosophique Dead Man de Jim Jarmush, 1995), le film évoque magistralement le « concept destructif de la guerre » – en miroir fictif à celle du Vietnam.

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The Gauntlet/L’épreuve de force (1977), The Rookie/La relève (1990), Blood Work/Créance de sang (2002), Gran Torino (2008), The Mule/La mule (2018) : si ces cinq films se rattachent au néo-polar, au (pseudo) thriller ou au drame urbain, ils nouent et dénouent cinématographiquement des thématiques notablement « eastwoodiennes », comme un « autoportrait en filigrane ». Amour, destin et liberté, prix de la vie digne, moment du risque à prendre, transmission (adoption, vie, valeurs), remords, dépassement de la peur, désir de reconnaissance (« reconnaissance au sens précis que Hegel donne à ce terme »), culpabilité, mensonge  et vérité, dépassement de soi-même, passé traumatique, finalité du temps, violence(s), identité et altérité, perte de proches, rédemption : autant d’objets politiques, existentiels ou éthiques qui focalisent la caméra sensible de l’infatigable Eastwood. Avec la dialectique « force, loi, justice », tout autour du mal toujours recommencé, l’univers filmique du cinéaste articule un imaginaire souvent humaniste que Zarader lit en philosophe.

Si on peut le voir comme un néo-polar social à l’instar des remarquables Madigan (Don Siegel, 1968) ou New Centurions (Richard Fleischer, 1972), The Rookie est aussi la « reprise cinématographique de la trilogie philosophique regret, remords, repentir […] qui se retrouve dans Crime et Châtiment, de Dostoïevski ». C’est peu dire que tous les « héros de Eastwood sont moins dans la psychologie que dans l’ontologie et la métaphysique – même lorsqu’il met en scène des psychopathes comme dans Play Misty for Me mais aussi dans l’éprouvant Créance de sang  », où le cœur greffé (objet du film) est en même temps un organe vital et l’affirmation du « conatus comme disait Spinoza ».

Conflits raciaux entre Walt Kowalski – vétéran de la guerre de Corée, ouvrier retraité, veuf récent, tuberculeux – et de jeunes voisins chinois qui espèrent lui voler sa splendide Ford, surpassement de la rage réactive contre l’injustice, passage de la vengeance au sacrifice pour la justice d’État : Gran Torino décline (condense ?) la philosophie filmique qui anime depuis longtemps Clint Eastwood. Elle culmine dans le moment propice de la « réconciliation avec soi-même », soit le dénouement du temps individuel qui nous est imparti. Dans la dignité sacrificielle, Kowalski fait le choix éthique de la justice, au prix de sa vie.

« The End » : maints couchers de soleil illuminent ou concluent en fin de générique les films « philosophiques » de Clint Eastwood, réalisateur du radical Sudden impact (Le retour de l’inspecteur Harry, 1983) ou du mélancolique Bird (« biopic » sur Charlie Parker, 1988). Ce choix visuel résulte du fait que le cinéaste aime « ce spectacle que donne la nature, mais aussi parce qu’il veut filmer cette vibration de l’âme face à la mort et à la résurrection que tous ces films tentent de saisir ». Les fantômes hantent l’œuvre de Clint Eastwood. La minutieuse et prenante lecture philosophique de son travail filmique que propose Jean-Pierre Zarader restitue l’ampleur insoupçonnée de son imaginaire humaniste à l’aune des genres hollywoodiens que le cinéaste revisite. En dialoguant parfois avec Homère ou Walter Benjamin, Eastwood n’a pas fini de nous inviter au conciliabule complice et renouvelé avec son œuvre jubilatoire. Pour le plaisir de la philosophie… et celui de la cinéphilie.