Littérature francophone, leçons algériennes

Avec une grande acuité, Lamine Ammar-khodja offre dans son essai La partie immergée de l’iceberg une réflexion autour de la littérature algérienne en France et une analyse de ses figures les plus médiatiques. Un texte dense et pertinent, qui ne manque pas de profondeur et aurait pu encore être développé.

Lamine Ammar-khodja | La partie immergée de l’iceberg. Éloge du GPS algérien. Préface de Todd Shepard. Motifs/Terrasses, 146 p., 10 €

Récit autobiographique, critique littéraire, analyse sociologique et historique : pour conduire sa réflexion sur la littérature algérienne en France, Lamine Ammar-khodja fait feu de tout bois et c’est une des forces de ce texte dans lequel aucun raccourci n’est pris, aucune facilité tolérée et où les idées sont déployées avec finesse et force détails.

L’auteur part de sa propre expérience pour aborder la question de l’altérité dans un contexte postcolonial, où la rencontre des personnes ainsi que des langues et des cultures s’inscrit dans des relations asymétriques, qui sont marquées par un passé prégnant et une actualité polémique qui vient saper les efforts de dialogue.

En convoquant des anecdotes et des souvenirs d’enfance puis de jeunesse, Ammar-khodja examine comment ses représentations ainsi que son rapport aux autres furent marqués par la guerre « intérieure » des année 1990 et ses conséquences, mais aussi par des images nouvelles qui sont entrées dans sa vie comme dans celles de beaucoup d’Algériens par la télévision française, avec l’installation de l’antenne parabolique. « Une petite assiette en métal, un grand désordre pour un pays », écrit-il à juste titre, avant d’ajouter plus loin : « Je mesure aujourd’hui, en écrivant  tout cela, la profondeur des dégâts causés par ces images que j’ai ingurgitées quand j’étais petit ».

Si l’auteur évoque ces éléments constitutifs de son univers mental, c’est pour expliquer la relation qu’il entretient avec son pays à ce moment-là, qui est empreinte d’un certain rejet. Lequel se concrétisa par son départ vers la France, où, après quelques années de relative insouciance, les discours simplificateurs sur l’Algérie, les amalgames récurrents sur les Arabes et les musulmans vont devenir de moins en moins tolérables, et c’est l’attentat contre Charlie Hebdo puis ceux du 13 novembre 2015 qui vont porter la tension sociale à son maximum et conduire l’auteur à renouveler son regard sur sa condition d’immigré. En effet, vivre dans la France post-Bataclan va s’avérer une expérience aussi révélatrice que profondément transformatrice ; ce qui va en quelque sorte sauver l’auteur de l’hostilité ambiante, c’est, d’une part, sa découverte heureuse du cinéma noir américain et, d’autre part, sa plongée dans les textes fondateurs de la littérature algérienne francophone. Des films et des textes qui vont amener Lamine Ammar-khodja à clore le chapitre « dépossession » de sa vie, pour ouvrir celui du « retour à soi ».

Lamine Ammar-Khodja, La partie immergée de l’iceberg, éloge du GPS algérien,
« Une rose dessinée sous la forme de la carte géographique de l’Algérie, Abdelkader Bendou (Alger) (détail) © CC-BY-SA-3.0/Habib kaki/WikiCommons

Dans cet exercice introspectif, les trajectoires et les choix d’écrivains tels que Kateb Yacine, Assia Djebar, Mohammed Dib et d’autres encore vont être source de réflexion et d’orientation, notamment en ce qui concerne le rôle qu’ils ont joué dans la réhabilitation de l’homme colonisé et la restauration de son identité et de sa dignité, ainsi que la force avec laquelle ils se sont attachés à faire exister leur peuple dans toute sa complexité, avec ses traditions, ses croyances, ses généalogies, ses coutumes et tout son système de valeurs. Leur peuple, qu’ils ont affranchi, à leur manière, du regard et de l’autorité dominante. Cette amorce autobiographique, qui aboutit à une réflexion sur le modèle offert par les ainés, est une parfaite illustration de l’articulation entre l’expérience vécue et les lectures, et une belle image de ce qu’est le legs littéraire.

L’auteur poursuit sa réflexion dans la deuxième partie du livre, en soulevant cette fois des questions sur les défis plus actuels auxquels font face les écrivains s’agissant des enjeux historiques et culturels. Il décrit une Algérie insondable, qui cultive le flou et entretient l’ambiguïté, rendant difficile l’exercice de la pensée et prêtant, selon lui, à toutes les impostures. Raisonnement qui l’amène à parler de Kamel Daoud et de Boualem Sansal, ces écrivains algériens hautement médiatiques qui « font la une des journaux de l’extrême droite française ». En décortiquant leurs déclarations approximatives, leurs petites tricheries et leurs grands mensonges, il tente de saisir leurs intentions. Il revient également sur leurs parcours respectifs, et aborde avec clairvoyance un aspect très important mais rarement évoqué, celui de l’isolement moral (on pourrait dire l’exil intérieur) dans lequel se retrouve l’élite intellectuelle et culturelle en Algérie. Isolement causé par l’assèchement de la vie culturelle et par l’absence de débat intellectuel, dans un environnement où les médias sont muselés, les espaces culturels désertés et où le nombre des librairies est à lui seul un indicateur implacable de l’état de déliquescence de la scène littéraire. Pour comprendre Daoud et Sansal, l’auteur nous invite à imaginer le vertige que c’est, dans ces conditions, d’être publié à Paris, dans une maison d’édition prestigieuse, et à être porté et célébré par le monde littéraire français.

Ce livre aurait pu être un réquisitoire impitoyable, il ne l’est pas, puisque les choses y sont abordées moins pour juger que pour comprendre la situation dans toutes ses dimensions et dans toutes ses nuances, et pour cela Ammar-khodja ne lésine pas sur l’argumentaire, et il ne boude pas non plus son art de la digression. Ce plaisir, très communicatif, à penser et à déployer abondamment ses idées est une des autres qualités de ce texte.   

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Là où le lecteur pourra être dérouté, c’est vers la fin du livre, dans cette conclusion que l’auteur donne à lire et dans laquelle il affirme finalement : « Le véritable sujet des diatribes qui lui [Kamel Daoud] étaient adressées révélait quelque chose de beaucoup plus grave. Ce que nous ne voulions pas voir (nous ne le voulons toujours pas), c’est à quel point ce que « nous » pensons de nous-mêmes est peu clair, vague et inintelligible. À quel point les trois quarts des choses que « nous » nous racontons sont des fadaises, des balivernes et des fausses vérités. Car des mots, quand ils sont précis et clairement définis, ne peuvent pas changer aussi radicalement de sens par un simple déplacement géographique. Et ce malgré la manipulation médiatique, les positionnements politiques de leur auteur et tous les détournements idéologiques qu’ils peuvent subir… si ces mots se sont subitement chargés d’un sens aussi équivoque ailleurs, c’est qu’ils l’étaient déjà ici. Voilà en quoi KD a joué le rôle d’un révélateur. De façon certainement inconsciente et naïve, il nous a tendu un miroir pour mieux « nous » regarder. Et ce qu’on y a vu ne nous a pas plu ».

Ainsi, après une longue critique des deux personnalités et un effort minutieux employé à défaire leurs discours sophistes, l’auteur termine son propos sur une remise en question aussi accablante qu’inopinée, non plus des auteurs en question, mais de leurs démystificateurs ! Après cette conclusion aux allures de revirement, le livre se termine sur une sorte d’avertissement construit à partir d’un parallèle entre l’Algérie des années 1990 et la France depuis 2015 et sur la capacité de nuisance de certains discours qui prolifèrent depuis cette date. Ammar-Khodja délivre enfin son message, à savoir l’urgence de remettre en mouvement les ondes de la communication.

Le grand silence de ce livre, celui qui échappera au lecteur français, mais qui ne manquera pas d’interroger le moins averti des Algériens, celui qui invalide la comparaison avec James Baldwin, mentionné en quatrième de couverture, concerne un aspect essentiel de la question des rapports entre l’Algérie et la France, un aspect qui contribue grandement à expliquer l’inclination de certains écrivains algériens pour des discours qui stigmatisent l’islam et les Arabes tout en valorisant l’Occident. Cet aspect concerne l’héritage de la présence française en Algérie et l’action culturelle qui s’y poursuit.

Pour être pleinement complet dans son analyse, Ammar-khodja aurait pu évoquer la question de la diplomatie culturelle et linguistique, en examinant ses enjeux politiques, symboliques et mémoriels. Il aurait également été utile pour clarifier la situation qu’il aille au bout de son effort pédagogique, en expliquant comment se structure en Algérie l’aide aux acteurs de la culture. Qui offre des espaces d’échange, des opportunités de publication, de traduction et de diffusion ? Qui finance des résidences d’auteurs et d’artistes, accorde des bourses d’écriture ? Qui soutient les maisons d’édition ? Pour le dire autrement, il aurait fallu expliquer comment s’organise l’influence culturelle française en Algérie, mais il semblerait que, malheureusement, ce ne soit pas à cet usage que l’auteur s’est servi du GPS algérien.