Les lumières de la vie

Pilote automatique confirme ce que laissait déjà entendre le premier récit d’Eliot Ruffel, Après ça. La rumeur d’une ville et de ses personnages, attachants et détachés, qui se cherchent sans vraiment se trouver, quelque part entre les derniers soubresauts de l’univers adolescent et l’orée du monde adulte.

Eliot Ruffel | Pilote automatique. L’Olivier, 160 p., 18 €

On voit bien d’où il sort, Oscar, le « héros » de Pilote automatique, un petit gars de la France profonde, ou plutôt périphérique, l’air largué, le corps qui part avec l’esprit, sans trop d’amarres, ses potes de même : Sanders, Toutac, tous adolescents plus ou moins attardés, plus ou moins en passe de sortir de leur carapace, d’y rester, allez savoir. Et puis, il y a son boulot, à Oscar, il charge et décharge des frigos, installe des machines à laver, il trime quand on lui demande de trimer, traverse des quartiers résidentiels où il ne voudrait pas résider, a un contrat d’intérimaire, c’est pas vraiment la sécurité de l’emploi mais c’est mieux que rien, ou que s’engager pour de bon, et puis ça lui permet d’assurer, sinon assumer, l’essentiel de sa vie. Une vie pas joyeuse mais pas triste, ordinaire sans être banale, superficielle et… et quoi au juste ? « Je te jure, moi ça va, je suis bien là où je suis. »

De fait, ce n’est pas exactement l’ennui de l’existence qui fait le cadre du second récit de Ruffel, pas la grisaille d’une ville non plus, non, ce serait plutôt une sorte d’errance teintée d’éréthisme, une manière de tourner en rond à deux cents à l’heure, boire des bières à gogo, fumer clope sur clope, se faire vite fait bien fait des nouilles instantanées achetées au Monop’ du coin, un burger les jours de grande faim, draguer des filles avec une maladresse persévérante, tous actes qui relèvent de l’exploit raté ou du ratage réussi : « Sanders change de meufs tous les quatre matins, et tous les quatre aprèms elles pensent la lui mettre à l’envers mais à midi il les a devancées et a trouvé nouvelle paire à son pied. Il aime bien dire qu’elles sont toutes pareilles et on aime bien lui répondre qu’elles ont un point commun. La première fois, il a pas compris. Pour la deuxième on s’est trop foutus de lui pour ne rien lui dire, alors on lui a expliqué que le point commun était le tocard qui leur servait de mec… »

Pourtant, et pour cette raison, ils sont touchants les personnages de Ruffel, ni héros ni rien, à la fois principaux et secondaires. Il y a Kamel le livreur, aussi bon danseur sur une piste qu’il est taiseux au volant de son camion ; Marco le livreur bis, pas plus bavard que le premier, mais qu’importe l’homme quand l’humain est là… Marco est d’ailleurs le père de Chloé, qu’il a retrouvée après des années de silence et un abandon pas vraiment glorieux. Mais Chloé a aussi été la petite amie d’Oscar, quand il était adolescent. Chloé qui « réapparaît comme une clé qui vient ouvrir des portes, faire céder les murs d’un hangar de souvenirs ».

© CC BY 2.0/Christopher Paquette/WikiCommons

Il y a chez Ruffel une manière plus que singulière de décrire les faits et gestes de ses personnages, comme s’ils se fondaient littéralement dans le décor de la ville, à l’image de cet « indéboulonnable banc » qui a vu pousser les gamins qu’ils étaient : « le même qui plus on grandissait, plus les parents lâchaient du mou et plus il sentait nos fesses s’écraser jusque tard le soir, à ne rien dire de plus que ce qui pouvait se dire le jour […] Un banc-oignon qu’on pourrait éplucher pour révéler les vies » ; ou encore ce comptoir de bistrot sur lequel Oscar pose ses deux coudes, « pour garder consistance » : « Si on m’enlevait le bar, je me répandrais par terre, coulerais entre les pieds des tabourets hauts, me glisserais dans les fissures du carrelage blanc éclaté ». De même, les surnoms de ses potes ont fondu comme désir au soleil : « à l’origine Toutac vient de Tout-le-temps-à-côté-de-ses-pompes puis Tout-à-côté ». L’écriture, le style de Ruffel est à l’avenant, la phrase enveloppe son sujet avec une sorte de grâce juvénile, les mots imagés, brillants, et cependant jamais clinquants, l’oral au bord de l’écrit, ou l’écrit qui parle, c’est selon : « Des fois, je m’imagine redevenir un enfant à qui rien n’appartient, pas même les décisions pour savoir quoi dire quoi faire et où aller. Toute ma vie j’aimerais me tenir sur la banquette d’une voiture et demander quand on arrive sans que personne ait jamais la réponse. »

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Et puisque l’on cause sujet, arrêtons-nous un instant sur l’énonciation de ce récit. Même si c’est Oscar qui dit je, on sent pourtant qu’il l’habite un peu, notre auteur, cette première personne, ou qu’il s’y abrite, comme de l’orage sous un arbre, ou du soleil trop fort de l’été, ou des deux. Mais quel est donc ce je qui a la couleur d’un je, le goût d’un je, mais qui n’est pas tout à fait du je ? Ou, pour l’énoncer autrement, d’où vient ce sentiment autographique, comme on dirait sentiment océanique, que l’on ressent à la lecture de Pilote automatique ? Peut-être de la « fréquentation » de ces jeux vidéo qui font bien souvent la texture et la substructure des histoires d’aujourd’hui, cette façon pour le joueur (l’auteur) de s’introduire dans l’image : vision subjective dirait-on, comme si l’auteur se dissimulait derrière un avatar (de lui ? de Toutac ? de Sanders ?), apparaissant et disparaissant à sa guise, perdu et retrouvé, planté/planqué là, quelque part entre deux personnages, deux écrans, la vitesse et la vie, GTA et Farm Simulator

Pilote automatique se termine… ni mal ni bien, ni bien ni mal. Kamel est victime d’un accident qui ressemble à un dérapage incontrôlé, un dimanche matin de bonne heure et de malheur. S’en tirera-t-il ? Chloé désire revoir Oscar qui désire revoir Chloé. S’en iront-ils ? Clément, le frère d’Oscar, le modèle de la famille, voudrait que celui-ci soit témoin à son mariage. Oscar s’étrangle, ne dit pas oui, ne dit pas non, remet la réponse au lendemain. Ainsi vont les existences chez Ruffel, frappées d’une sorte d’inertie bouillonnante, les uns voulant aller de l’avant, les mêmes restant plantés là, tous attachants et détachés, aux confins de la vie et de la ville. Indébrouillables.