Mon seul vrai lieu 

Dans La colline qui travaille (Leméac, 2024 ; Le bruit du monde, 2025), Philippe Manevy retraçait avec talent l’histoire de ses grands-parents maternels, ouvriers lyonnais. Avec La montagne ardente, il aborde à présent le versant paternel de ses origines familiales et explore du même coup un tout autre univers : celui d’une famille mi-paysanne, mi-bourgeoise, enracinée dans un espace profondément rural.

Philippe Manevy | La montagne ardente. Le bruit du monde, 384 p., 22 €

Ce nouveau récit se présente comme un triptyque. Le premier volet, quelque peu proustien dans l’esprit, explique la genèse de l’écriture tout en dessinant, à travers l’évocation de la ferme familiale des Manevy, Le Crouchet (près d’Yssingeaux, en Haute-Loire), les contours d’un espace divisé en deux : le côté de Recharinges, lieu de la vie sociale (l’épicerie du village et les cousinades) ; le côté de Lizieux (volcan éteint culminant à 1 386 m), pôle de l’élévation et de la vie rêvée, de l’espoir d’une « révélation » toujours refusée et d’une aspiration à l’écriture qu’incarneront aussi la « zone du rayon théologie » au sixième étage de la bibliothèque universitaire de Montréal et, dans cette même ville, le parc Frédéric-Back (« mon Lizieux futuriste »).

Le volet central, qui est le plus long, fait songer à Pierre Michon : Philippe Manevy y raconte, par petites touches, la vie d’un homme simple, Joseph, son grand-père, décédé en 1970. On découvre sa douceur, son goût pour les acrobaties, sa passion pour la mécanique, les étapes qui l’ont conduit à s’élever socialement en devenant notaire, ainsi que les drames d’une existence marquée par la perte d’un bébé et achevée dans les souffrances de la maladie de Charcot.

Si ce volet central porte sur un absent (mort avant la naissance de l’auteur), c’est une autre forme d’absence qui caractérise le portrait qui est fait, dans la troisième et dernière partie, de Jeanne, la grand-mère : absence à elle-même et au monde, provoquée par une accumulation de douleurs et une « dépression sévère ». C’est dans ces pages, qui ne sont pas sans faire penser à Annie Ernaux dans Une femme (alors que La colline qui travaille était plus proche des Années), qu’on trouvera quelques-unes des scènes les plus fortes de l’œuvre, comme lorsque le narrateur, le jour du mariage de sa sœur, est chargé par la famille d’aller chercher Jeanne et la découvre dans son salon, hagarde et complètement nue :

Ta petite-fille se marie aujourd’hui, tu te souviens ?

Oui, bien sûr.

Ses yeux disaient le contraire. […] Tout naturellement, je l’ai habillée, une étape après l’autre. Ai mis deux gouttes de parfum dans son cou. Passé le peigne dans ses cheveux permanentés. Terminé par un nuage de laque, une main en visière pour protéger ses yeux, comme j’avais vu ma mère le faire tant de fois.

« Murnau », Alexej von Jawlensky (1910) © CC0/National Gallery of Art

Ce bref exemple donne la mesure de la pudeur et de la tendresse qui traversent La montagne ardente, dans la continuité de La colline qui travaille. On retrouvera aussi, plus généralement, tout ce qui faisait dans le premier volume la singularité de la démarche comme de l’écriture de Philippe Manevy : une conscience aiguë du collectif, qu’il s’agisse d’inscrire la destinée d’une famille singulière dans un vaste tableau socio-historique ou de faire tendre le discours vers une forme d’universel (« car il y a dans nos ciels bien des étoiles mortes que nous sommes seuls à voir ») ; une vis comica qui s’exprime dans certaines scènes cocasses, souvent liées aux parents du narrateur ; un regard lettré jeté sur le monde qui fait que Jeanne devient « un cœur simple », que Le Crouchet rappelle un peu Roche, la ferme des Rimbaud, ou que Camus s’invite ici ou là dans le récit (il faut dire que Victor Manevy, le frère de Joseph, était le curé du Chambon-sur-Lignon au moment où Camus était réfugié dans la région et qu’il passe pour lui avoir inspiré le personnage du père Paneloux dans La peste).

Autre similitude, corollaire de ce regard lettré : l’analogie, discrète mais continue, qui est faite entre la vie des grands-parents et l’écriture. Dans La colline qui travaille, la grand-mère tisseuse, Alice, et le grand-père typographe, René, faisaient déjà office de doubles pour l’écrivain : « Écrire, mettre en page, tisser, ce n’est pas si différent au fond ». Ici, si le motif du tissu réapparaît (on voit Jeanne, déjà âgée, apprendre à son petit-fils comment manier l’aiguille pour « faire des reprises »), c’est à la fois l’activité notariale (inventorier, consigner) et le travail de la terre qui servent de support à une réflexion métalittéraire : « Une ligne, un sillon après l’autre, sans savoir ce que je fais pousser. » Se déploie ainsi l’image d’un écrivain laboureur ou jardinier (« je continue à écrire penché vers le sol, comme on jardine, comme on prie ») qui contribue à faire du diptyque formé par La colline qui travaille et La montagne ardente moins un récit familial qu’une autobiographie oblique dont l’auteur, en quelque sorte, s’attacherait à confirmer l’axiome de Cendrars dans Moravagine : « il n’y a qu’une littérature : celle de cet homme, de cet Autre, l’homme qui écrit ».

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« Cet Autre », oui, ou plutôt, pourrait-on dire dans ce cas précis, ce « soi-même rendu autre » par l’expérience de l’arrachement géographique. Car si La colline qui travaille interrogeait la mémoire et le temps, La montagne ardente déplace la question vers l’espace et la possibilité même de faire littérature. En effet, le passage à l’écriture, dans La montagne ardente, est très nettement articulé aux circonstances par lesquelles Philippe Manevy, en 2017, a quitté la France pour le Québec. S’il écrit, nous explique-t-il, ou plus exactement si c’est l’écriture qui a pris la place d’un projet universitaire initial, c’est à cause de ce « bras fantôme » qu’est devenu pour lui l’espace de sa jeunesse, dont l’absence a été d’autant plus vivement ressentie qu’elle coïncidait avec un moment où son père a failli mourir. On comprend dès lors le rôle que joue dans l’œuvre la maison du Crouchet. Demeure matricielle, elle ne cesse de faire écho aux autres maisons du récit : la ferme de Lespinasse, construite par l’arrière-grand-père, la maison de Jeanne à Monistrol, ou encore la shoebox habitée par l’auteur à Montréal. Toutes font partie d’un même imaginaire : celui d’un « refuge mental » et d’une page blanche ouverte à l’écriture, autrement dit d’un espace paratopique où l’écrivain en devenir peut avoir « lieu d’être ».

En effet, si, comme l’affirme Dominique Maingueneau dans Le discours littéraire, le créateur n’a pas « lieu d’être » et doit constituer son énonciation « à travers cette impossibilité même de s’assigner une véritable place », dans une « localité paradoxale, paratopie, […] qui vit de l’impossibilité même de se stabiliser », on ne peut qu’être frappé par les formules superbes par lesquelles l’auteur, esquissant une ultime analogie entre lui-même et son grand-père, acrobate à ses heures, caractérise, dans l’épilogue de l’œuvre, la situation qui est la sienne : « Je suis entre deux continents, en équilibre précaire, sans appui. Mon seul vrai lieu, mon autre monde, est dans ces pages : il n’existe qu’au moment où je l’écris et le temps de votre lecture. C’est très peu. C’est déjà ça. Il a fallu que je retourne la terre de mes morts, que je trouble leur repos, encore et encore, pour découvrir cette vérité. »

« Mon seul vrai lieu » : au-delà de l’hommage à Annie Ernaux (Le vrai lieu), on retiendra de ce livre magnifique, dont le narrateur nous dit ailleurs qu’il est « un tombeau » pour les morts et « un jardin » pour les vivants, qu’il est d’abord un espace où vivre. N’est-ce pas pour cela, au fond, qu’il parle autant de maisons ? Gageons en tout cas que de nombreux lecteurs s’y sentiront chaleureusement accueillis.