Bribes pour Michèle Desbordes

La poétesse et romancière Michèle Desbordes, née en 1940, est décédée début 2006. À l’occasion des vingt ans de sa disparition, Étienne Kern, Prix Goncourt du premier roman 2022, lui rend hommage, ainsi qu’à son œuvre.

C’était l’automne 1999. L’époque de Chirac, de Jospin, de Clinton. On n’en finissait pas de s’étonner d’avoir vécu, quelques semaines plus tôt, la dernière éclipse du siècle. J’allais avoir seize ans. À Strasbourg, ma classe de première avait été sélectionnée pour participer au prix Goncourt des lycéens. C’était bien la première fois que j’entendais ce mot, Goncourt, et qu’on me faisait lire des romans contemporains, je veux dire : écrits par des personnes vivantes. Et parmi ces romans, sous la couverture dorée des éditions Verdier, il y en avait un qui m’a attiré dès la première seconde : La demande de Michèle Desbordes.

Coup de foudre.

Courant octobre, avec mes camarades et quelques enseignants, nous sommes allés à Nancy pour l’une des rencontres régionales prévues par les organisateurs du prix. Je revois les lumières braquées sur Michèle Gazier, Jean-Marie Laclavetine, Marie Darrieussecq, tous si brillants, intimidants. Hélas, Michèle Desbordes n’était pas là. J’espérais une dédicace, un mot d’elle, que sais-je ? J’ai appris bien plus tard que l’homme dont elle avait longtemps partagé la vie était mourant. Ce jour-là, ma professeure de français, Mme Grienenberger – j’aime à la nommer, il faut toujours dire aux professeurs ce qu’on leur doit –, a vu ma déception. Je n’avais qu’à envoyer une lettre, m’a-t-elle dit, l’éditeur ferait suivre.

En décembre, à ma grande stupéfaction, une réponse est venue. Au dos de l’enveloppe, une adresse, rue de L’Abbé Pasty, à Baule, près d’Orléans (Orléans où se trouvent aujourd’hui, dans les fonds de la bibliothèque municipale, toutes les archives de Michèle Desbordes, tapuscrits, lettres, livres annotés – je le signale en passant pour les étudiants qui chercheraient un beau sujet de recherche). Plusieurs lettres ont suivi, une invitation à venir la voir, quelques mails. À l’été 2001, juste après les épreuves du bac, mon père, devant ce que j’appellerai par euphémisme ma douce insistance, n’a eu d’autre choix que de me conduire jusqu’à Baule. Que de choses j’en pourrais dire, de l’après-midi passée là, dans cette maison des bords de Loire où tout, ouvrages anciens, grands bouquets de fleurs, calepins posés un peu partout, m’a donné l’impression de mettre un pied dans un monde irréel ! Et des rencontres suivantes, 2003, 2004, la loge de concierge qu’elle venait d’acquérir à Tolbiac, la fois où j’ai pu la faire venir rue d’Ulm pour qu’elle y présente La robe bleue, cette manière qu’elle avait de cacher un peu sa joue droite avec la main, sa chevelure flamboyante, son rire sonore… Je l’entends encore, amusée de ma jeunesse, consternée de mon ignorance, tendrement indulgente (« Vous devriez lire Faulkner. C’est bien, ce qu’il fait, le jeune Mauvignier, non ? Et Quignard, vous l’aimez ? Mais ne m’appelez pas Madame Desbordes, enfin ! »), me demander sans détour, un sourire dans la voix : « Et vous, vous écrivez ? » Elle ne laissait rien voir de sa maladie et je n’en voyais rien. Dès 2002, je ne l’ai su que plus tard, elle avait fait la liste des personnes dont elle souhaitait la présence le jour où ses cendres seraient versées dans la Loire, aux abords du pont de Beaugency. Vingt ans plus tard, mon émotion d’avoir été là ce 30 janvier 2006 est intacte.

Michèle Desbordes © Vincent Fournier/Verdier
Michèle Desbordes © Vincent Fournier/Verdier

Elle est intacte aussi, par-delà les années, mon admiration pour une œuvre qui ne cesse de m’accompagner et à laquelle, consciemment ou inconsciemment, je ne puis m’empêcher, dans mes propres textes, de faire de petits hommages têtus – si le Franz de mon premier roman est épris de ciels bleus, griffonne dans des carnets et rêve douloureusement devant une robe, c’est qu’il doit quelque chose au Léonard de La demande ou à l’inoubliable figure de Camille Claudel dans La robe bleue. Et me reviennent en cet instant ces mots prononcés par Michèle lors de cette visite à Baule, il y a bientôt vingt-cinq ans : « Je relis souvent Ovide parce que sa douleur d’exilé me donne toujours envie d’écrire ». Mutatis mutandis, je dirais : Michèle Desbordes donne toujours envie d’écrire – et pour en avoir parlé avec des écrivains comme Thomas Giraud, Alexandre Valassidis, Madeline Roth ou Gaëlle Josse, je crois pouvoir dire que je ne suis pas le seul à en être persuadé.

Générosité totale d’une œuvre, donc, qui tient d’abord au charme d’une écriture qui, par son intensité, sa force hypnotique et ce que Jean-Yves Masson appelle, dans le superbe hommage qu’il a publié dans la revue Poezibao en 2006, « sa formidable puissance de silence ». Qu’on en juge :

« Si c’était une histoire il faudrait commencer par là, par la maison qui occupe tout l’espace et s’y déploie sans compter, jour après jour vous engendrant de ses murs et de son toit, de son ombre très douce, et que plus tard au cœur de ce lieu où rien ne saurait vous atteindre vous parvienne comme un écho, une brûlure, cette chose qui de très loin appelle, n’y change rien : c’est, ce serait une histoire où vous la voyez se dresser devant vous, il n’y aurait pas un jour où elle ne figure là dans le haut de sa pente, de son vieux jardin, et quand vous vous mettez aux fenêtres de là-haut vous voyez l’horizon, vous voyez les lointains, vous ne voyez que ça. »

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J’aurais pu citer La demande, Le commandement, tout autre livre. J’ai pris un extrait de L’emprise (roman posthume paru en 2006) parce que s’y entend, me semble-t-il, quelque chose qui résonne avec La maison vide de celui qui sera toujours pour moi « le jeune Mauvignier ». J’aime cet effet d’écho qui dit assez la modernité d’une langue, d’une sensibilité et d’un regard qui demeurent, vingt ans après la disparition de l’écrivaine, profondément actuels. Michèle Desbordes n’était certes pas une écrivaine à sujets, d’autant plus que, comme le rappelle Mohamed Mbougar Sarr dans La plus secrète mémoire des hommes, « un grand livre n’a pas de sujet et ne parle de rien », et c’est précisément le cas de ces romans-poèmes dans lesquels l’écriture travaille à faire de toute chose un sujet (presque au sens où l’on parle de sujet pour une personne vivante).

Mais il y aurait de quoi relire son œuvre à l’aune des grandes questions de notre époque, migrations, post-colonialisme peut-être (vu la place qu’ont les Antilles dans son œuvre, comme l’a montré Michelle Devinant-Romero dans son très beau livre Là-bas mon amour, l’archipel oublié), antispécisme éventuellement (je pense aux pages saisissantes sur l’agonie d’un cheval, à la fin de L’emprise), féminisme assurément. Il n’est que de songer à ce titre, L’emprise, employé là bien avant qu’il ne soit en vogue, aux allusions qu’on devine dans ce récit à des violences sexuelles, ou, encore et surtout, d’un roman à l’autre, à toutes ces héroïnes silencieuses qu’on qualifierait aujourd’hui de silenciées, résignées par nécessité mais ardentes, ô combien, et fortes de leurs désirs, à l’image de Tassine, la servante de La demande qui « marchait avec une vaillance qui faisait penser au bonheur ». L’œuvre, de toute évidence, dure et se réinvente, et on en a eu un bel indice quand Mikhaël Hers, en 2022, a, en guise de point d’orgue pour son film Les passagers de la nuit, fait lire par Charlotte Gainsbourg quelques lignes extraites de la fin des Petites Terres – certes retouchées de manière à y glisser le titre du film.

Fin du film, fin du livre, et pas de n’importe lequel : le tout dernier, publié de manière posthume en 2008. Philippe Jaccottet, qui partageait du reste avec l’écrivaine un même amour pour Hölderlin, donne à l’un de ses poèmes ce titre : « Que la fin nous illumine ». Je crois que rien ne saurait mieux résumer, s’il fallait le faire, cette œuvre singulière et chatoyante qui n’a cessé d’évoquer « ce que c’est que la fin des choses quand, de si près, depuis si longtemps, elle chemine près de vous, silencieuse et poignante » (La robe bleue). Car la mort, chez Michèle Desbordes, se fait lumière, lumière et origine, raison même de cette célébration de la vie comme de l’art qu’on sent vibrer dans toutes ses pages. Jusqu’à la toute dernière, celle des Petites Terres donc, où, quelques semaines avant sa mort, l’immense écrivaine écrit ces lignes dans lesquelles l’amour pour les images et l’enthousiasme rythmique viennent démentir la résignation apparente : « Il y aura ce que nous avons été pour les autres, des bribes, des fragments de nous que parfois ils crurent entrevoir. Il y aura ces rêves de nous qu’ils nourrirent, et nous n’étions jamais les mêmes, nous étions chaque fois ces inconnus magnifiques qu’ils inventaient, ces idées de nous telles des ombres fragiles dans de vieux miroirs oubliés au fond des chambres, et qui ajoutées à nos propres rêves, nos propres et inlassables tentatives de nous-mêmes, composeront durant quelques années encore de la vie sur cette terre cette étrange et brillante, et croirait-on inoubliable mosaïque, où rien ni personne ne permettra de dire vraiment qui nous fûmes, et le jour viendra où disparaîtra jusqu’au dernier de ces souvenirs et de ces rêves, de ces idées de vie, et il n’y aura plus nulle part, pas même dans les livres que parfois nous écrivîmes, où chercher ce que nous fûmes. »

Ce jour viendra, oui. Mais plus tard. L’œuvre de Michèle Desbordes se dit encore, et pour longtemps, au futur.