Il avait été question qu’un des collages qui éclaireront « À l’écoute » en 2026 soit signé Valère Novarina, l’auteur du Drame des machines. La triste réalité nous a pris de court. On nous permettra, dans cette chronique qui défend la diversité contre le règne de ce qu’il appelait « les machines », de le citer : « J’ai toujours pratiqué la littérature non comme un exercice intelligent mais comme une cure d’idiotie. Je m’y livre laborieusement, méthodiquement, quotidiennement, comme à une science d’ignorance ».
L’absence, la voilà. Plurielle et palpable au long de ce recueil qui cimente des textes en écho les uns des autres. « C’est d’une grande beauté, et d’une grande violence », avec ce qu’il faut d’élévation et de douceur pour écrire une poésie des distances. On y entend des voix. Celle du narrateur, celle des enfants qui s’émancipent, celle de la mère en-allée, mais « rieuse, vivante, suprêmement », « chargée de chair et de lumière ». Celle de l’écriture qui transcende « la faim de vivre », avec l’importance, non pas « d’écrire des poèmes », mais « d’être vrai ». Des voix près de notre oreille, qui nous concernent. Notre propre voix, peut-être. Dans le recueil, le mot voix a une résonance particulière, anaphorique aussi, afin de dire l’incessant besoin d’entendre le monde. « Tranquille voix […] au fond il n’y a qu’elle on le sait bien ». De même, le mot élan vient souvent sur la page, et nous rappelle subtilement que « la langue classique l’employait aussi à propos d’une élévation subite et brève de la voix » (Alain Rey).
Les deux mots sont donc bien liés. Et nous, nous sommes liés à la voix de ceux qui tissent notre être depuis l’origine. Jean Marc Sourdillon déploie dans ce recueil un art d’écrire le ténu à forte résonance. Il cisèle ses notations sur le temps – du partage, de la séparation, du vide, de la perte et du désir – et cela donne une musique comme tirée d’un violon dont l’âme sait porter loin la vibration. Si on lit à haute voix, on est imprégné de sonorités d’ouverture, éclatantes. N’est pas là est une joie, autant qu’une douleur qui fait exister ; et évoque avec force cette idée qu’il y a un temps pour tout : un temps pour mener le deuil et un temps pour danser, « en soi et hors de soi ». Marie-Pierre Stevant-Lautier
L’œuvre poétique de François Rannou, qui fut par ailleurs directeur de revues et de collections, est à la confluence de plusieurs arts, la peinture et surtout la musique – il joue de plusieurs instruments – qui influence fortement sa démarche. Dans certains de ses livres, il ouvre l’espace de la page sur plusieurs dimensions, dans une disposition des vers soigneusement calculée qui laisse peu de place à l’arbitraire et qui dessine les lignes de fuite à différentes vitesses de plusieurs voix, la sienne bien sûr et celles qu’il perçoit du monde extérieur. Dans un entretien, François Rannou évoque d’ailleurs l’aspect polyphonique de son écriture. C’est une sorte d’orchestre intime qu’il dirige, où les voix sont comme des instruments de musique pour exprimer la partition du poème. Autant dire que cette poésie se prête presque naturellement à l’expression orale.
Son nouveau livre, Ce temps nôtre écru, est construit en 33 moments, comme autant de vertèbres qui permettent à l’homme « par la poésie de se tenir toujours debout », et de trois parties dédiées chacune à une couleur : rouge, jaune et blanc. Le titre par lui-même est très révélateur de la démarche, en nous rappelant par le mot écru que ces poèmes aux multiples rythmes et de formes différentes n’ont pas été « blanchis » ni teints artificiellement, et qu’ils nous sont livrés, travaillés certes, mais dans le respect de l’étoffe – la matière du temps –, c’est-à-dire le ressenti par rapport au vécu et les émotions qui en découlent. Du dedans et du dehors, souvenirs, gestes du quotidien, visions du réel, avec en filigrane la présence de la femme à la fois feutrée et insistante, les paroles jaillissent en quelques vers qui se poursuivent en linéaire ou en discontinu. À l’écoute de toutes ces voix qui appellent, François Rannou cherche la formule qui restituerait un peu de sens à ce monde en perte de repères et d’identité où l’homme ne trouve plus son lieu. Alain Roussel

Il suffit d’ouvrir l’enveloppe violette qui renferme ce mince recueil bilingue de poèmes brefs pour que s’en échappent les oiseaux auxquels la Chilienne Elvira Hernández rend un hommage élégiaque et espiègle. Deuxième femme, après Gabriela Mistral, à avoir reçu au Chili le Prix national de poésie (2024), la poète est l’autrice d’une œuvre profuse, dont Tout ce qui vole n’est pas oiseau donne, pour la première fois en français, un aperçu, certes, minimal mais fulgurant tant s’y trouve condensé le travail poétique de cinq décennies d’écriture. Au fil d’épigrammes acérées et de haïkus aérés, assortis de quelques poèmes plus longs, sont chantés et chantent les oiseaux, si présents dans la tradition poétique, si absents de la réalité urbaine contemporaine. Roussis tels ces canards qui tombent en pluie par temps d’excessive sécheresse, réduits en vols de cendres anonymes tels les disparus de la dictature, les oiseaux menacés d’extinction survivent, rayent l’espace de leurs flèches noires, tandis que, niais, les humains, ignorent qu’ils sont des oiseaux de passage : « Oui. C’est ce que nous sommes. / Mais nous avons pris l’habitude / de nous comporter en monuments. / Et voilà où nous en sommes. »
Dans la langue survivent aussi, consolation, les drôles d’oiseaux des dictons chiliens et ceux des poètes, du Góngora des Solitudes au Huidobro d’Altazor ou le voyage en parachute en passant par Yosa Buson. Nulle mièvrerie dans le chant poétique des oiseaux. La poésie ne fond-elle pas en piqué sur la dépouille de la poète telle un oiseau prédateur ? Clouée au sol, celle-ci se tient, dans la coda du recueil, sur « la pointe des pattes encore là / comme si le poids des oiseaux morts / rendait impossible [s]on envol » ; « Les temps sont aux espaces trafiqués / aux fourchelangues trompe-l’œil verbaux / aux images retouchées. » Pourtant, aura-t-elle songé : « Tout ce qui vole / n’est pas oiseau. / Parfois ta pensée / atteint un peu de hauteur. » Il nous faut lire davantage Elvira Hernández, à la pensée ailée. D’autres projets d’édition sont en cours, heureusement. Florence Olivier
Ce livre de poèmes a pour centre Patricia Latour, autrice et journaliste, militante communiste d’Aubervilliers, épouse de l’auteur, décédée en juin 2004. Pour centre, car autour d’elle, de son évocation, amoureuse et obstinée, de femme inflexiblement engagée, compagne de toujours partageant moments heureux et combats quotidiens, gravite, comme pour dessiner l’univers qui aura été le leur à tous deux – « Aimer, c’est aussi s’occuper / des affaires de la cité » –, une grande variété de poèmes qui savent dire à la fois les « premiers pas dans le métier d’aimer » (treize textes sur leur commune jeunesse) et l’état d’un monde dévasté par le « capitalisme moderne », lequel, pour se maintenir, a besoin de fabriquer « l’univers du faux », mais aussi la joie trouvée à tisser autour de soi des liens de solidarité, de fraternité, d’espoir envers et contre tout.
La poésie de Francis Combes, « capable de se saisir à bras-le-corps / du monde moderne », est singulière : d’apparence fort simple, sans nulle obscurité, recourant parfois à des formes traditionnelles comme la ballade, le sonnet – notamment, à la fin, les « Dix sonnets pour l’absente » –, le rondeau, le dizain, elle est en réalité très subtile, avec son sens constant d’un rythme qui l’apparente à la chanson familière, son art de filer longuement et efficacement une métaphore, ses jeux sur les mots qui renversent la donne, son absence totale de coquetterie, d’afféterie, d’esthétisation, pour rester au plus près du réel. « La Conjuration des snobs », à l’opposé, est une savoureuse satire de ces gens qui se font embaucher pour cultiver le « bon goût » dominant et décorer « l’âme publique ». Dans la dernière partie, les poèmes qui évoquent la maladie de Patricia, la fin de sa vie, sont très émouvants parce qu’ils sont sobres, dignes, sans pathos. « Après la séance de chimio / le toubib nous a reçus dans son bureau / pour nous expliquer / qu’il n’y avait plus rien à faire. » Façon d’être fidèle jusqu’au bout à ce qu’ils ont été. Laurent Fourcaut
