Ça grouille, ça vente, ça pue, ça érafle, ça bruisse, ça vit, ça meurt. Et ainsi de suite. Second titre de Pauline Peyrade après L’âge de détruire (Prix Goncourt du premier roman en 2023), Les habitantes se distingue dans la nuée de livres publiés ces dernières années qui se saisissent des enjeux environnementaux par la fiction, et souvent de manière trop attendue.
L’autrice s’intéresse de près à ce qui fait monde, à ce qu’il peut avoir de violent, de silencieux, de beau, de douloureux. Un peu comme un pot-pourri. L’odeur qui en émane est aussi agréable que son nom curieux. Des signaux discordants qui s’assemblent dans ce livre, où s’élucident le rythme et l’esthétique des continuités, des frictions et des ruptures qui produisent un lieu : un coin de campagne reculé dont elle a fait son sujet.
Si ses descriptions ont l’acuité d’un·e romancier·e naturaliste, Pauline Peyrade se met à distance de l’écriture magnifiée du vivant. Son roman ne tient pas pour autant de la dystopie écologique. Sans artifices inutiles, on suit la description fine et sensible des mouvements de cette « campagne docile qui se laisse pénétrer, dévorer ou abandonner sans résistance ». Une croûte humide peine à cicatriser, on s’inquiète de l’excroissance qui fleurit dans la vulve d’une chienne. Elle capture ces détails, accorde du temps à des drames localisés. Le monde de Peyrade ressemble à la Bérénice d’Aurélien : « vivante et morte, absente et présente, enfin vraie ».
Emily, la trentaine, habite à l’orée d’un hameau avec sa chienne, Lloyd, dans l’extrémité d’un corps de ferme, qui fut « la maison de Moune », sa grand-mère. Elle apprend, en recevant une lettre de son père au début de l’été, que la bâtisse sera mise en vente. Si le récit se déplie par étapes à la suite de cette nouvelle, Pauline Peyrade parvient à créer une forme littéraire où les éléments et les évènements de ce monde existent dans un même plan. Comme si la vente de la maison, qui tracasse pourtant Emily, se diluait immédiatement dans l’espace du quotidien.
La maison, l’étang non loin, le châtaigner sur la colline et sa racine folle, sa chienne Lloyd qui glapit, son amie Aude qui tient une ferme : de ce « chaosmose », comme le nommait Guattari, émerge le paysage des Habitantes. Pauline Peyrade s’attarde sur la description d’un héron mort, qu’Emily découvre dans le coin d’un étang. Des bulles gonflent entre ses plumes, il se décompose. Ce qu’elle met en scène, c’est une mort qui continue, un état transitoire, sans début ni fin : « Son ventre est plein d’air, masse grise dure, tourmentée comme un orage. »

Le récit contribue au renouvellement de l’écriture de la nature. D’abord par sa forme, puisqu’il se concentre sur l’écologie des relations à un lieu avec le geste d’un romancier naturaliste affranchi des oppositions modernes entre humain-action et nature-décors. Pauline Peyrade avait déjà fait preuve d’une belle maîtrise de la description dans son premier roman. Pour celui-ci, elle étend son art en dehors des figures de la ville pour s’essayer à l’écriture de paysages de campagne. L’exercice change et elle s’y prête avec aisance. Ainsi s’éloigne-t-elle pourtant du « rêve naturaliste », dont Romain Bertrand (Le détail du monde, Seuil, 2019) dit qu’il visait à épouser les courbes du monde en les immobilisant sur le papier.
Les habitantes montre ce qui s’agite, révèle les mouvements aberrants qui façonnent le monde auquel appartient Emily. Ainsi les maigres dialogues s’intègrent dans la narration. En l’absence de tirets, on n’est jamais sûr de savoir si Emily pense, discute ou se parle à elle-même. L’opposition entre intériorité et extériorité n’a ici rien d’évident : « L’espace me paraît trop plein, et pourtant déserté, moi-même envahie et isolée. » Pauline Peyrade exploite ces espaces flous, là où se confondent le début et la fin de chaque chose.
Parfois les descriptions se font un peu longues, on y rencontre des mots inconnus qui demandent un détour par internet (chanceux·euses sont les détenteur·ices·s de kilos d’encyclopédies). Lire devient un défi et accuse un défaut d’imagination. On peut s’amuser à retourner la question : comment lire la « nature » aujourd’hui ? Alors, peut-être, on décroche çà et là par manque de repères dans cet univers qui n’a pourtant rien d’exotique. Ce détail rappelle l’ironie d’une époque où la connaissance scientifique de l’environnement ne cesse de s’accroître tandis que celle du quotidien, de nos environnements immédiats, s’effrite. Dans leur discipline, les sociologues états-uniens William Catton et Riley Dunlap se sont aussi étonnés de l’ampleur de ce décalage.
Et puis il y a la violence. L’exploration de ses formes, Pauline Peyrade s’y était déjà aventurée dans ses pièces de théâtre et plus récemment, dans la fiction littéraire, avec L’âge de détruire. Les habitantes s’inscrit dans cette généalogie. Le livre contribue à la cohérence de son travail sans tomber dans la répétition. Certaines critiques ont pu y voir « la possibilité de reprendre le pouvoir face à la domination masculine », mais l’intention de l’écrivaine est plus ample que ça. Elle s’intéresse à l’apparition de la violence comme spectre continu, parfois saillante bien sûr, mais toujours fondue dans le tissu du monde.
Les lettres pour la vente de la maison s’empilent. « Y. », qui ne s’encombre pas d’un nom quand il les signe, est le symbole de l’autorité persistante d’un père sur sa fille. La parole juridique l’arrange bien. Il s’excuse et noie le poisson bien comme il faut : « ce n’est pas moi c’est la loi qui le dit ». Comme une racine sous le goudron, Emily avait su faire éclater cette chape de plomb dans sa jeunesse en s’éloignant de son père pour habiter avec sa grand-mère. Mais l’autorité réapparaît. Comment réagir ? Cette fois-ci, elle ne peut plus fuir ailleurs, chez Moune. Le père menace l’« ailleurs » qui protégeait sa fille.
La « maison de Moune » n’est pas qu’un lieu, elle se comprend comme un accès et un ancrage dans le paysage. La bâtisse conditionne la possibilité d’appartenir à un monde, ce monde-là, celui d’Emily. À la fin de L’âge de détruire, la mère d’Elsa se résignait à quitter l’appartement qu’elle n’avait pas réussi à habiter. Cette fois-ci, habiter ne se réduit pas à l’occupation matérielle d’un espace. En quittant sa maison, Emily perdrait l’accès au monde fragile auquel elle appartient.
Inscrire, décrire, archiver : l’écrivaine, car c’en est une, s’engage par l’écriture à affronter la violence de cette perte. Emily ne parvient pas à poser son regard et à calibrer ses gestes face aux violences qu’elle éprouve. Comme si elle prenait part à la lutte aux côtés de son personnage, Pauline Peyrade enregistre le monde, le duplique. Peut-être faut il y voir un moyen d’atténuer la dépossession. Les habitantes se lit comme un carnet d’avant le départ. Dans son premier roman, la citation en exergue de Virginia Woolf interférait dans la compréhension du récit. Rebelote dans ce roman, avec Monique Wittig cette fois-ci : « Elles disent, si je m’approprie le monde, que ce soit pour m’en déposséder aussitôt, que ce soit pour créer des rapports nouveaux entre moi et le monde. » Et qu’ils résonnent encore.
