Les écrivains, que dis-je, les écrivaines, sont des bâtisseurs de palais de papier et de glace, de châteaux de cartes ou de sable, d’objets voués à s’écrouler et passer. Elle le sait et s’en amuse, Julie Wolkenstein. Voilà plus d’un quart de siècle qu’elle publie des romans écrits avec une aisance cousue de fils d’or, qui sont pourtant plus ouvragés et plus inquiets que ce que leur surface chatoyante et leste laisse penser. Le dernier, Chimère, est un faux roman policier, mais un vrai petit assemblage romanesque qui concentre tous les composants personnels et imaginaires de son théâtre.
Je parle de composants, mais je pourrais parler de clés, alors en voici quelques-unes que je tourne pour vous introduire dans ce palazzo florentin.
Henry James. En exergue, bien sûr. Fine lettrée, Julie Wolkenstein a écrit et travaillé sur cet immense écrivain, elle connaît sur le bout des doigts son œuvre, puise dans ses personnages, ses motifs, ses atmosphères, sa grandiose mise en scène de la rencontre entre le Nouveau Continent et l’Ancien, concentré en Italie, plus exactement à Florence. Dans Chimère, tous les personnages ou presque sont des doubles de ceux de Portrait d’une femme, un des plus beaux romans du monde, dont l’héroïne, Isabel Archer, est victime de l’affreux Osmond : mariage, argent, trahison, morts, parentèle trouble, autant de thèmes que l’on y retrouve.
Vieilles dames indignes. Elles sont cinq dans le roman, cinq qui prennent la parole à tour de rôle pour dire le sentiment que leur inspira la mort d’Osmond, le Jared Kushner de l’histoire, qui a eu lieu trente ans plus tôt : tante Lidia, Amelia, Henriette, Serena, Isabelle. Toutes ne sont pas aussi âgées ni aussi indignes, et toutes sont, à leur façon, soit des femmes libres, soit des femmes sous emprise (expression éminemment galvaudée, ce que souligne Julie Wolkenstein). Elles n’ont pas vraiment de nom. Un prénom suffit car souvent elles ont une ascendance mêlée et fantasque. On ne sait jamais qui est le père de qui. Julie Wolkenstein excelle à mélanger les pinceaux des liens de parenté et, au début, prend plaisir à vous y perdre.
Fête. Comme tous les personnages de ses romans, ils mais surtout elles fument, picolent, dansent jusqu’à point d’heure et se fichent éperdument de ce qui est recommandé pour des raisons de santé physique et morale. Dans Chimère, Osmond est peut-être mort du haut d’un rooftop, ivre ou poussé à l’ivresse… Julie Wolkenstein est née en 1968, année insolente et festive, et elle a retraduit trois romans de Scott Fitzgerald, enfant-poète des Années folles. Elle cultive la légèreté, soigne l’insouciance et poursuit un art du roman qui équivaut à un art de vivre, d’écrire, de lire, de conjurer l’angoisse et de braver la mort (il y a pourtant beaucoup de morts d’enfants dans ce roman-ci et dans les autres).

Générations. Son roman donne la parole à trois générations de femmes. La mort dont il est question de résoudre le mystère a eu lieu en 1992, mais les cinq femmes qui en parlent s’expriment aujourd’hui, à l’heure du confinement. Il en résulte un décalage et un sens très aigu des époques et des marqueurs qui les signifient, dont les chansons, les tubes, comme si l’air du temps était l’air que l’on avait alors dans la tête.
Dans le monde de Julie Wolkenstein, les références avouées viennent de la musique de variétés, les références cachées viennent de la grande littérature, et les références savamment évacuées sont tout ce qui penche trop ostensiblement vers la réflexion, les idées, le sérieux. « La philo, ce n’est pas du tout ma tasse de thé », affirme le personnage d’Henriette qui soudain semble son double. En cela, Julie Wolkenstein est bien plus proche des écrivaines anglaises et de leurs petits enfers variés que de nombre de ses contemporaines françaises.
Elle n’est pas non plus aux antipodes de celles-ci, cependant. Son roman précédent, La Route des estuaires, était plus directement autobiographique et évoquait la mort de son petit frère âgé de deux mois. Elle-même avait deux ans et le peu de conscience consciente que l’on a à cet âge, mais là encore, il y a une clé qui permet d’appréhender sous un jour moins pailleté ses fictions.
Chimère est une route à cinq voies, dont nous avons préféré la première. Tante Lidia est au volant : elle est drôle, elle n’est pas gentille et s’en félicite, et elle utilise beaucoup d’expressions qui sont légèrement obsolètes et dégagent le parfum biscuité de ce qui commence à dater, ce qu’elle et sa créatrice soulignent avec bonheur. « Valoir son pesant de cacahuètes » : pourquoi, en effet, se priver de la cocasserie d’une telle expression ? Julie Wolkenstein enseigne la littérature, elle aime la prose, sa liberté et ses imperceptibles décrochements qui sont si révélateurs. Son plaisir de romancière est là : saisir les infimes variations de vocabulaire, les nuances de registres et de niveaux de langue qui font le temps qui passe. Mais parler de nostalgie serait trahir son désir de présent. Il faut, pour l’apprécier, aimer jouer, patiner sur un lac artificiel et tout oublier.
