Regard critique sur Anna Freud

On a beaucoup caricaturé la figure et la pensée d’Anna Freud. Contresens, clichés, mensonges, se sont accumulés pour restreindre la portée de son travail et de ses positions.  Voici pourquoi l’ouvrage de Juan Pablo Lucchelli  qui en efface un grand nombre et lui rend justice semble fort bienvenu.

Juan Pablo Lucchelli | Anna Freud et ses sœurs. Presses universitaires de Rennes, 130 p., 18 €

« Le nom d’Anna Freud est souvent accueilli avec une certaine réserve, voire avec mépris, dans le milieu psychanalytique francophone. Cette posture critique provient d’une perception limitative de son apport théorique et clinique, considérant son travail comme fondamentalement restreint et aligné sur les positions les plus conservatives de la psychanalyse. […] On lui reproche souvent de représenter un establishment psychanalytique rigide et autoritaire, voire dogmatique […]. L’emprise déterminante qu’elle a exercée pendant plusieurs décennies sur le mouvement psychanalytique international, dictant ce qui pouvait être conforme aux enseignements de son père, lui a donné une place singulière. » Voilà qui est clairement énoncé. Et voici, aussi clairement ce que bat en brèche la la lecture de l’ouvrage de Juan Pablo Lucchelli.

Remettons leucoses à l’heure. Anna (1895-1982) est la plus jeune des six enfants de Freud, la seule à devenir psychanalyste, à rester célibataire, à ne pas quitter le giron familial. Dévouée à son père telle Antigone, il sera son psychanalyste, elle sera plus tard son infirmière. Toutefois, malgré le titre du livre, de ses deux sœurs, Mathilde, l’aînée des enfants, et Sophie, la fille préférée, décédée à 27 ans, il ne sera guère question ici. Les sœurs dont il est question sont des sœurs symboliques, des sœurs en psychanalyse ; il s’agit pour Juan Pablo Lucchelli de traiter le cas d’Anna comme un cas clinique de Freud qui, à l’image de Dora, Katharina et quelques autres, lui a permis d’avancer dans l’élaboration de sa théorie.

Anna et son père, Sigmund Freud (1913) © CC0/WikiCommons

Anna fait deux tranches d’analyse avec son père, de 1918 à 1922, puis de 1924 à 1925, cinq ou six séances hebdomadaires, souvent le soir tard. Elle échange avec Lou Andreas Salomé à propos de ses cures, motivées par une hésitation à choisir un métier et des compulsions sexuelles onanistes. « Cette recherche soutient que le suivi psychanalytique d’Anna par son propre père n’a pas seulement façonné la vie de sa fille mais a également eu un impact décisif sur la pensée du fondateur de la psychanalyse », particulièrement dans sa connaissance de la sexualité féminine – le continent noir pour Freud –, explique Juan Pablo Lucchelli. Deux textes majeurs en témoignent directement : Un enfant est battu (1919) trouve son origine dans un fantasme récurent d’Anna – dans son texte, Freud assure que ce fantasme de fustigation est présent avec une fréquence surprenante dans l’enfance de ses analysants, mais que chez le garçon comme chez la fille il correspond à une position féminine. Quelques conséquences psychiques de la différence anatomique entre les sexes (1925) est issu de l’analyse de la forte identification d’Anna à son père. Aujourd’hui où l’essentiel de la correspondance est accessible et publié, justement parce que le veto mis par Anna Freud et l’Association internationale de psychanalyse est levé, il est possible de mieux comprendre la dynamique de l’histoire de l’invention freudienne.

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En psychanalyste, Juan Pablo Lucchelli s’attache aux détails. En 1922, Anna Freud présente un exposé devant la Société psychanalytique de Vienne pour en devenir membre. « Fantasme d’être battu et rêverie » est assurément basé sur son propre cas. Comme il s’agit d’une présentation orale, le texte devrait commencer par la formule d’usage « Mesdames et Messieurs », toutefois elle énonce : « Meine Herren und Damen », « Messieurs et Mesdames », ce que Lucchelli considère « comme une ironie, […] une sorte de lapsus calculé – il s’agit d’une […] protestation virile ».

Ceci est au cœur des préoccupations sexuelles d’Anna. Ainsi, alors qu’elle prépare sa conférence, elle confie à Lou Andreas Salomé que, pour la première fois, elle a eu un rêve diurne où apparaît un protagoniste féminin. « Je voulais tout de suite l’exploiter et l’écrire, mais papa a trouvé que je ferais mieux de laisser tomber et de penser à mon exposé », écrit-elle à son amie. La question se pose alors de savoir si Sigmund Freud, inquiet que sa fille devienne lesbienne, ne la pousse pas à se détourner de ce penchant en l’incitant à un travail intellectuel qui lui permettra d’entrer dans le monde de la psychanalyse. L’auteur ne tranche pas, il distingue rêverie diurne et fantasme inconscient et, selon lui, Freud signifie à sa fille que la fiction, celle de la rêverie, ne vaut pas le travail scientifique nécessaire à l’interprétation d’un fantasme, indépendamment de la question homosexuelle ou hétérosexuelle. Mais sans doute Anna préférait-elle la fiction à la théorie plus qu’elle ne préférait les femmes aux hommes, écrit-il.

Cependant, la vie d’Anna change à partir de 1925 et sa rencontre avec Dorothy Burlingham, une riche Américaine, fille du célèbre Louis Comfort Tiffany, avec laquelle elle noue une relation d’amitié amoureuse. Dorothy emménage dans le même immeuble que la famille Freud ; avec Anna, qui prend en cure deux de ses enfants, elles fondent une petite école. Quoi qu’il en soit, la question de l’homosexualité d’Anna Freud n’est pas essentielle pour l’auteur. « On ne trouverait chez Anna Freud rien d’autre qu’un crypto-lesbianisme pour le moins entravé. […] Toute cette discussion n’aboutit au mieux qu’à une sorte d’obscénité diffamatoire sans aucun intérêt », assure-t-il avec justesse.

Car l’essentiel est ailleurs, l’analyse fine du « cas Anna » par Juan Pablo Lucchelli permet de mieux comprendre ce qu’il appelle la mécanisation de la psychanalyse prônée par la fille de Freud, « un système […] conçu comme une sorte de presse hydraulique, de mécanique ». Le cas et la clinicienne se confondent, elle ne peut analyser au-delà de sa propre analyse. « Si l’on me permet d’employer une formule de Lacan, je dirai qu’Anna Freud est dupe de son fantasme, en ce sens qu’elle se contente de son pâle reflet qu’est la rêverie, construite pour refuser l’inconscient là où le fantasme formulé par Freud (Un enfant est battu) nous donnerait la clé pour sortir de la caverne », conclut l’auteur. Sa démonstration est convaincante.