Yves et Ada Rémy, avec Histoire de Franklin Jacobs, et Paul Kawczak, avec Le bonheur, racontent la Seconde Guerre mondiale par le roman, en grande partie à hauteur d’enfant. Chez les uns et chez l’autre, c’est comme si ce matériau, résistant à la fiction pure, exigeait d’être traité avec une dose de réel, créant des livres hybrides, ouverts sur des époques et des états différents, aux dérangements stimulants.
Romans ? Oui, mais pas seulement. Histoire de Franklin Jacobs est aussi un peu récit autobiographique – double, comme ses auteurs – et surtout journal d’une écriture. Au bout de trois cents pages, les trois aspects se percutent en une béance qui en dit énormément sur la littérature, processus n’existant pas sans émotions, sans interactions, sans allers-retours entre fiction et réel.
Bien différemment, aux trois-quarts du Bonheur, la fiction se déchire aussi. Le roman alors s’amalgame à du biographique, du document, de l’Histoire, de la critique littéraire et artistique, de la réécriture, comme des substances fondues par un bombardement – thème important du livre. Et l’on reste avec ses interrogations en lignes de fuite, telles des perspectives rasées dans les ruines.
Depuis Les soldats de la mer, en 1968, Yves et Ada Rémy sont les auteurs d’une œuvre importante mais peu visible, leurs huit livres de fiction ayant été publiés sur plus d’un demi-siècle. Contrairement à la plupart de leurs textes, Histoire de Franklin Jacobs ne relève pas de manière évidente des littératures de l’imaginaire. On y suit la vie d’un jeune juif né à Bucarest en 1923 jusqu’à la fin 1944 où il libère les Vosges dans un char Sherman. Bien qu’on n’y trouve pas de fantastique, le ton de la première partie, située en Roumanie, sur fond de montée du fascisme et de l’antisémitisme, rappelle le genre du conte. Un conte triste, avec la mort de deux des êtres aimés par le jeune héros. Si le réalisme magique vient à l’esprit, c’est que Franklin Jacobs est un personnage singulier. Sa nature imaginaire s’affirme clairement à chaque fois que ses créateurs, « dame Ada et Monsieur Yves », interviennent. Pour juger de l’effet produit par leur personnage et prendre des décisions quant à la suite : après sa naissance, encombrés d’un « avorton décevant », ils décident de le faire vite grandir.
Puis ils se penchent sur l’épaule de leur héros pour le rassurer quant à l’époque terrible où ils l’ont plongé. Mais cela arrive suffisamment peu souvent pour que l’illusion romanesque ne soit pas rompue. C’est plutôt « dame Ada et Monsieur Yves » qui se trouvent intégrés à la fiction. Réfugié en France, Franklin la traverse du nord au sud pour rejoindre l’Espagne, puis les Forces françaises libres en Afrique. Comme souvent chez les Rémy, les lieux – ici le Massif central – sont décrits avec une telle présence qu’on a l’impression d’y être vraiment passé.
En tant que personnage principal, Franklin comprend assez vite qu’il ne mourra pas bêtement. Ses créateurs, d’une façon ou d’une autre, l’avertissent des dangers. À la tête de son char, il fonce tout droit, acquiert une réputation héroïque. Mais, ses compagnons ne bénéficiant pas de la même protection, leurs pertes successives teintent son histoire de mélancolie. Au cours du voyage, il se retrouve à Perpignan, puis, après le débarquement en Provence, dans un village des Vosges. Il y croise ses créateurs enfants – Yves Rémy est né en 1936, Ada en 1939 – ce qui accroît la griserie spéculaire. Sans raconter leur vie, les écrivains se transforment en personnages secondaires de leur propre livre, distincts et séparés de leur incarnation en artistes âgés qui continuent à surplomber l’intrigue telles des providences bienveillantes, autre manière d’émerveillement fantastique.

Puis dans la réalité se produit un événement qui traumatise l’histoire en profondeur. Parce que, dans la fiction, ses répercussions font écho à celles terribles du monde réel, elles touchent et bouleversent doublement le lecteur. En plus d’être un récit surtout joyeux et dynamique, dont certaines pages sont magnifiquement écrites, Histoire de Franklin Jacobs illustre de manière frappante les limites et les pouvoirs de la fiction.
Le bonheur de Paul Kawczak raconte l’histoire d’enfants et de résistants pendant la Seconde Guerre mondiale. Plutôt les histoires. Car, comme pour les personnages secondaires d’Histoire de Franklin Jacobs, chacun a la sienne, mais toutes à la suite ne dessinent pas complètement un récit continu. C’est comme si l’absurdité et l’horreur de ce qui se déroule interdisaient la cohérence. Comme dans Histoire de Franklin Jacobs encore, l’unité tient avant tout aux lieux, car ils résistent le mieux aux bouleversements de la guerre.
Le bonheur se situe à Besançon et dans les environs, plus précisément dans des cavernes sous le château de Montfaucon. Un enfant y vit, « apparu là comme issu de la nuit, sans souvenirs ni parents ». Ce petit garçon et son rapport à l’obscurité, métaphore de l’époque, métonymie de la peur et de la solitude, constituent le cœur du livre. En rayonnent sans cesse des flèches centrifuges. Les plus belles tiennent au regard presque magique que, depuis la caverne, cet enfant et ses deux compagnons portent sur le monde, lui conférant une dimension fantastique. Ce regard passe aussi par un livre, Cleveland de l’abbé Prévost. Racontant l’histoire d’un garçon qui se cache avec une famille dans une grotte, cette mise en abyme leur offre une clé pour comprendre ce qu’ils vivent.
Dans leur factualité glacée listant les convois de juifs déportés de France en 1942, les passages documentaires sont aussi très convaincants. Il y en eut quarante-trois, qui occupent plus de vingt pages. À lire ce passage in extenso, on ressent l’obstination des autorités françaises collaborationnistes dans le crime.
Moins réussis, un peu plats, sont les récits concernant les adultes résistants de la région bisontine, de même que le personnage du méchant SS diabolique en quête d’un pouvoir que détiendraient les enfants. Les SS n’étaient-ils pas plutôt nos voisins de palier ? Mais Le bonheur n’est pas vraiment un livre romanesque. C’est un patchwork qui montre l’inconcevable par les déchirures entre ses pans. Comme dans Histoire de Franklin Jacobs, à une première partie romancée en succède une deuxième qui ne l’est pas tout en conservant un personnage de fiction.
Dans cette deuxième partie, Paul Kawczak revient sur le parcours de Wilhelm Reich, médecin et psychanalyste en quête de l’« orgone », mystérieuse énergie vitale. Peter Pannus, le SS pourchassant les enfants de la première partie, aurait échangé avec Reich « des spéculations biologisantes de plus en plus absurdes ». Plus long est le retour sur La cache ; dans ce livre, Christophe Boltanski raconte comment, pendant la Seconde Guerre mondiale, son grand-père vécut dissimulé dans un réduit de la maison familiale, rue de Grenelle. Et combien, pour cette famille juive, l’extérieur était perçu comme dangereux. Au point que l’oncle de Christophe, Christian, n’est jamais sorti seul de la maison avant dix-huit ans.
Christian Boltanski, une fois devenu un artiste reconnu, se prend d’amitié pour l’un des enfants grandi des cavernes de Montfaucon. Ainsi, une personne réelle est faite personnage du roman. Ou Jacquot, le personnage de Paul Kawczak, se glisse dans la réalité. La guerre de 1939-1945 a produit dans le réel des histoires de roman, telles celles d’Étienne et de Christian Boltanski, ou la folie de Wilhelm Reich. Elles deviennent à leur tour matière romanesque, établissant une espèce d’état intermédiaire entre fiction et non-fiction, tel le banc sur lequel Jacquot et Christian Boltanski discutent en pleine nuit.
Histoire de Franklin Jacobs comme Le bonheur installent la réalité dans un entre-deux passionnant, qui donne aussi à la fiction une profondeur particulière.
