Dans une appropriation ludique et savante des fictions borgésiennes, Vincent Bontems propose une réflexion sur notre rapport à l’IA dans des récits tortueux et oniriques. Un texte qui relève d’un genre hybride qui oscille entre essai philosophique et scientifique et récit frictionnel sophistiqué.
Dès son titre, Fictions scientifiques. Et si Borges avait connu l’IA ? de Vincent Bontemps place le lecteur face à un pacte de lecture incertain. Relevant d’un genre hybride, entre essai scientifique et philosophique et récit fictionnel, l’ouvrage se compose de huit nouvelles, qui font référence de façon directe à des récits de de Jorge Luis Borges, « Thöt, Mjelnas, Veritas Orbis », « Pierre Bayard, auteur de ‘Pierre Bayard, auteur de… », « Les ruines occidentales », « La cryptocratie de Babylone x », « Les œuvres singulières de Q. Herbert », « La babélisation du Web of Science », « Le rêve fractal » et « Retour sur terre ».
Ces fictions sont encadrées par un prologue et un épilogue, où l’auteur revient sur les caractéristiques de la science-fiction et sur l’origine du livre, qui s’inscrit dans un projet de recherche financé par l’Agence de l’innovation de la défense (SPREADS), dont l’objectif est d’étudier les risques de sabotage de la science par l’intelligence artificielle. Le dialogue établi avec la fiction borgésienne dépasse donc le cadre du pastiche ludique, l’appropriation, la paraphrase et la reprise, puisque les récits de Fictions ont à l’origine été rédigés pendant la Seconde Guerre mondiale, et placés sous une interrogation à propos du contrôle de sens et des interférences entre fiction et réalité.

Directeur de recherche au CEA et professeur à l’université Paris-Saclay, Vincent Bontems est spécialiste d’éthique des techniques, de philosophie de l’innovation et du prototypage de science-fiction. Fictions scientifiques fait écho à son travail de chercheur sur les « guerres cognitives », car, considérant la fiction scientifique comme une branche de la philosophie spéculative, il s’inscrit dans le courant contemporain qui considère que la fiction peut servir à la connaissance et contribuer à apporter une réponse aux menaces que l’IA générative fait planer sur la rationalité scientifique.
Tout en proposant des trames imbibées des plus célèbres récits borgésiens, qu’on retrouve au niveau du pastiche stylistique, des personnages, des univers et/ou des références, le récit prend des formes complexes, et demande des connaissances scientifiques pointues et solides, si l’on veut saisir le fil conducteur sans se perdre en chemin.
Simultanément, le lecteur est plongé dans un vaste réseau de références, sans pouvoir distinguer les apocryphes de celles qui ne le sont pas, procédé typiquement borgésien (et, comme chez Borges, il y a moins de références apocryphes qu’on ne pourrait le croire). Cet effet des références suscite le doute à chaque moment du récit, et confirme l’hypothèse de l’ouvrage : une société déléguant une partie de ses processus de décision à l’IA opaque risque la dérive totalitaire et devient vulnérable aux cyberpiratages.
Suivre l’imagination narrative scientifique de l’auteur peut ne pas toujours être facile ou possible pour un lecteur non spécialiste du domaine dans des récits tels que « Les ruines occidentales » ou « La cryptocratie de Babylone ». Plus abordables, « Les œuvres singulières de Q. Herbert », « La babélisation du Web of Science » et, surtout, le très onirique « Rêve fractal » nous renvoient tout autant aux transformations de notre quotidien par l’IA, et à nos inquiétudes, qu’à une réflexion sur les modes du contrôle du réel. Fictions scientifiques nous incite ainsi à nous poser la question du rapport entre la complexité scientifique et celle du récit, dont une des limites est l’excès de discours théorique.
