Double donne

Rien ne devrait rapprocher ces deux écrivains, sinon une qualité que partagent leurs héros : une sorte d’innocence bienheureuse, une manière d’être au monde qui les singularise, les rend touchants et un peu féeriques.

Thomas Bontemps | Kiné. Tarabuste, 136 p., 14 €
Isabela Figueiredo | Un chien au milieu du chemin. Trad. du portugais par Myriam Benarroch. Chandeigne & Lima, 314 p., 22 €

Il aurait, nous dit-on, trente-cinq ans, mais en paraît dix-sept.

« Je m’y suis résigné, s’excuse-t-il.

 – Ce n’est pas un défaut d’être jeune !

 – Il faut savoir vieillir », rétorque-t-il, mutin et grave. »

En exergue à son livre, Thomas Bontemps cite Paul Nizon : « N’avais-je pas rêvé que je savais voler ? » Elle lui convient parfaitement, à lui, l’auteur ailé, ainsi qu’au livre, auquel il communique le mouvement des corps avec celui de l’écriture. Les deux pour lui étant mêlés. Son personnage (ou lui ?) est en effet un praticien du geste curatif, un homme censé soigner les muscles trop crispés, les tendons douloureux, bref les corps empêchés. Kinésithérapeute. Il est aussi un écrivain dont la main bouge avec les mots, dont les mots savent bondir sur la page.

On a le sentiment que l’auteur est présent derrière le « je » du narrateur, qu’il est lui tout à fait. On cherche dans sa biographie. A-t-il fait des études de kiné ? On trouve qu’il a fait des études à l’École nationale supérieure d’art de Bourges en 2021 et qu’il a un master de création littéraire obtenu à l’université Le Havre-Normandie en 2023. Mais de kiné, non point. Comme s’il voulait nier. Pourtant, il semblerait qu’il ait appris avant, comme dans un autre temps, une vie reculée et enfouie et enfuie. Comme si un jour il s’était décidé à quitter ce métier, à le laisser loin derrière lui, à le mettre au rebut.

Pour quelle raison ? C’est justement ce qu’il explique. Il a tourné le dos à la kiné, non par mépris pour ce métier ou pour les êtres rencontrés mais par tristesse et impuissance. À cause du sentiment, constamment éprouvé au cours des thérapies, que ses mains ne secourent qu’en surface, qu’à moitié, qu’en vérité il ne peut pas grand-chose, qu’il ne peut apporter qu’un semblant de bienfait, et davantage par le regard, par la présence et par la voix que par les mains masseuses.

Dans les premiers chapitres, Thomas Bontemps raconte le geste et le patient. « Quand j’appuie et remonte le long de la colonne vertébrale, la peau se lève. Ça fait comme une vague qui se déplace à la surface de l’eau, qui se rapproche de la terre. M. Desrobes me dit qu’il est à la retraite depuis un an, depuis c’est son corps tout entier qui se coince. » Pour le moment, le jeune kiné ne fait que des remplacements, il n’a pas encore de cabinet. Il sait pourtant très bien entendre avec ses mains. « Je lui dis de tomber les bras, les épaules, la tête. Tout est enfermé dans une tête. Tout le poids d’une vie s’est accumulé à l’intérieur. » Quand il quitte son patient, il a réussi « à faire tomber les douleurs enroulées autour de ses os ».

Le chapitre suivant est consacré non à un seul mais à plusieurs, chacun bavarde, se plaint, « les histoires se sont superposées et j’ai fait répéter les mêmes exercices, les tours de marche entre la cuisine et le salon, les minutes sur une jambe en équilibre, les étirements sur le lit ». Mais la dernière visite lui laisse un goût de mort qui réactive sa rébellion, son refus d’un métier qu’il a cru bon de prendre… à bras-le-corps des autres.

Thomas Bontemps, Kiné, Tarabuste, 135 p., 14 euros Isabela Figueiredo, Un chien au milieu du chemin
Sculpture de Ruth Asawa © CC BY 2.0/Art Poskanzer/Flickr

Il se raisonne, ce n’est pas rien d’en être arrivé là, sa mère et ses copains aussi, un beau métier, que veux-tu donc de plus ? Lui désire la passion, alors il tergiverse : « Maintenant j’ai le choix entre le courage d’arrêter et la lâcheté de ne pas l’avoir fait plus tôt », il consulte des amis, et poursuit, vaille que vaille, distribuant sa gentillesse et sa douceur, c’est-à-dire ce qu’il a, mais pressé d’en finir. Car les vieux sont pénibles, il faut les supporter, venir exactement à l’heure prévue, sinon ils sont en pyjama ou devant la télé. Il se détend entre copains, fume et boit avec eux, s’échappe un soir avec Lulu, hurluberlu rencontré par hasard. Assis sur la vespa de son nouveau copain, il sillonne les artères de Paris endormi et s’envole, dans sa tête, passant du paysage urbain au souvenir de ses derniers patients, sans transition, les mots du coup s’envolent aussi, ils s’envolent encore mieux lorsque, sur sa demande, pour essayer un autre job, il remplace son copain au café où il sert. « C’est une pièce de théâtre que je joue tous les soirs, lui a-t-il expliqué, refaisant les mêmes gestes, disant les mêmes répliques. Mais j’ai peur à la fin de ne plus circuler qu’en moi-même. » Pour faire sentir combien le métier de serveur est une course contre la montre, le tempo de la phrase s’accélère à tel point que peu à peu elle s’allonge, la ponctuation s’efface, et que lisant on tourne, on est sur un manège devenu fou furieux.

Restera-t-il, partira-t-il ? Petit kiné devient-il grand ? Petit kiné s’envole en vrai, on le savait dès le début, et là, c’est confirmé, il abandonne, avec remords, pour se sauver lui-même, les vieux, les jeunes, les moribonds, même les enfants – les plus lucides. Signalons au passage, chez le même éditeur, la belle revue Triages, dont le numéro de juin 2025 est aimanté par les dessins de Monique Tello.

Isabela Figueiredo a pour héros un glaneur de poubelle, on disait autrefois « chiffonnier ». Lui est très bien dans ce « travail », n’envisage pas de le quitter. Ce qui pourrait le rendre cousin, parent du personnage précédent, c’est qu’il est à la marge, lui aussi, qu’il ne veut pas d’intégration à la normalité, et qu’il préfère choisir la vie qui lui convient, bien que bancale aux yeux des autres. À travers lui, l’autrice se livre à une satire sociale et politique, et situe son roman dans le Brésil du président Jair Bolsonaro. « La politique a toujours été le jeu sale du faux espoir. La manipulation des peurs et des désirs. Le grand jeu du monde se joue tous les jours, tout comme le petit jeu de nos vies. Le jeu du Brésil s’ajoute au jeu du Portugal et celui du Portugal à celui de l’Europe. L’Europe joue avec l’Amérique qui, à son tour, joue avec la Chine et avec le reste des nations. »

Le narrateur est un homme simple mais qui a des vues larges. Il vit de peu et pense beaucoup. Les ordures qu’il ramasse sont matière à penser, « devenues le butin d’une consommation excessive. On jette des objets intacts. On les achète sans en avoir besoin. Ensuite on n’en veut plus et ils encombrent nos tiroirs. Destination : poubelle. La durée de vie des objets s’est réduite. Beaucoup n’arrivent même pas à avoir un semblant de vie. Ils passent directement de l’étagère du magasin à la poubelle. »

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Mais lui, le ramasseur de détritus, sait retenir et reconnaître ce qui en vaut la peine, extraire l’utile de l’inutile, l’ancien du trop moderne, le beau de l’abîmé. « La beauté peut être moche. Il y a une harmonie de couleur, de forme et une différence qui se reconnaît. Une étincelle de création. Là est la beauté. Pour la reconnaître il faut avoir eu cette révélation tôt dans la vie. » Outre que cette activité lui procure une satisfaction d’ordre philosophique, elle lui permet de vivre car les gens apprécient les objets qu’il restaure et leur vend.

Mais il n’est pas qu’un ramasseur d’objets prêts à mourir, il est aussi un ramasseur d’animaux prêts à disparaître. Il sauve des chiens de la fourrière ou de l’errance, il en possède beaucoup chez lui, il dort avec eux. « Nous bougeons dans notre sommeil, nous nous ajustons. Je me retourne, ils se retournent, ils cherchent une autre place […] Ensemble nous sommes un réseau d’éléments naturels sans début ni fin […] Tout comme les chiens, je veux manger, dormir et courir. Qu’on ne me mette pas de collier ni de laisse. Je veux marcher libre. » Il les baptise d’un nom insolite pour des chiens, Révolution, ce qui devient Révo ou Christ, transformé en Cristo, pour ne pas contrarier ou choquer le commun des mortels… Il a du mal avec les gens, mais il s’en accommode : « Les gens me hérissent, mais les gens, c’est tout ce que nous avons. Nous sommes condamnés à les avoir et cette condamnation nous sauve. » Tandis qu’avec les chiens il parle le même langage, il devient un « garchien ». Un exemple, parmi d’autres, du talent avec lequel Myriam Benarroch, la traductrice, restitue la beauté et l’humour de la langue de l’autrice.

L’histoire commence comme un polar, par le récit d’un « meurtre », involontaire. Un accident vécu, et raconté par la nouvelle voisine de notre narrateur, une grande femme taiseuse, surnommée la Tueuse par les gens du quartier parce qu’elle a l’air farouche. Elle fait penser à une autrice du Sud américain, à Carson McCullers pour sa taille, sa laideur, Flannery O’Connor pour la violence de ses récits. Comme le « je » du récit, elle possède des cartons qui sont emplis d’objets. Contrairement à lui, ces objets sont à elle, et elle veut les garder. « Ce sont des choses du passé pour l’avenir », se justifie-t-elle mystérieusement.

Le narrateur et la Tueuse ont tous les deux vécu un amour malheureux qui les rend impuissants à aimer de nouveau, un amour comparable à une « épingle plantée au centre de la poitrine qu’il vaut mieux garder car si nous l’enlevons nous mourons. Un manque impossible à combler ». Mais peu à peu ils s’apprivoisent, apprennent à se connaître, et tout finira bien, grâce à Cristo, ou son pareil, trouvé sur un chemin.

Née au Mozambique en 1963 de parents portugais, Isabela Figueiredo plaide pour une vie meilleure, débarrassée des interdits, des discriminations, et des rejets de toutes sortes. Sans condamner autrui, sans cesser de montrer, à travers son héros, une tendresse indulgente, amusée envers ceux qu’elle critique.