Un roman qui tourne en rond

Plaisant au premier abord grâce à son procédé original de passage de relais, le dernier livre de Christine Montalbetti s’embourbe rapidement. Sous ses dehors astucieux, il offre une bonne illustration des romans piégés par leur propre systématisme.


Christine Montalbetti, Le Relais des amis. P.O.L, 144 p., 17 €


Le Relais des amis est un jeu dont les règles sont simples. Il commence avec un premier personnage seul sur la page, Simon. Cet écrivain qui n’arrive pas à écrire, malgré la maison de campagne louée dans ce but, avise au café « Le Relais des amis » une autre personne, que nous nous mettons à suivre un temps – une ou deux pages – jusqu’à ce que le relais soit passé à une troisième, et ainsi de suite. À chaque regard correspond une plongée effective dans l’existence de ce qui a été regardé, au sens large : on se retrouve à Tokyo via un reportage à la télé, on passe de la vie d’un homme à celle de sa mère qui rêve de lui. Une frise se forme ainsi, depuis la Normandie jusqu’au monde – Japon, États-Unis, Portugal – et retour. Chaque maillon, chaque scène offre un « face-à-face hébété » entre l’écrivaine ou la lectrice et le sujet du moment, soumis à notre indolent voyeurisme. Nous retombons finalement sur Simon qui, depuis, s’est mis à écrire. Le livre entre le début et la fin n’aura été qu’une promenade agréable, insouciante.

On pense à la transmission du virus. La voix qui nous guide fait elle-même ce rapprochement, comme frappée par cette coïncidence mais nullement gênée de devoir la reconnaître à mi-parcours. Car tout dans ce texte est la mise en scène et la célébration du pouvoir de décision d’une seule conscience. Le ton est celui de la démiurge en parfaite maîtrise de son art, commentant en cours de route sa démarche (« un massacre énorme, quand on y réfléchit, car pour chaque bifurcation, à la branche qu’on ne choisit pas, il s’en serait greffé d’autres, qu’on annule dans le même temps sans les connaître ») et se réjouissant de l’à-propos de certaines transitions (tant mieux si un personnage nous embarque dans un train, « ça nous ouvre de nouveaux horizons »). La maîtrise ne se prive pas de laisser-aller, ainsi de ces passages qui se veulent comiques où l’on glisse vers l’inanimé ou d’autres espèces – une mouche, un mégot, une valise – avant de se ressaisir et de rebrousser chemin : « la valise à roulettes, laquelle, éblouie par la brusque luminosité, cligne un peu des yeux, euh, qu’est-ce que je raconte ».

Le Relais des amis, de Christine Montalbetti : tourner en rond

Carrefour giratoire fleuri avec un Rubik’s Cube à Boulleret, dans le Cher (2019) © CC4.0/Cjp24

Dans ce livre paresseux, on revient au point de départ sans avoir jamais vu plus loin que le bout de chaque page, sans que rien se soit construit. C’est un choix parfaitement assumé par l’autrice qui met fallacieusement en exergue une citation de Steinbeck – « J’espère que ce sera un livre détendu » – (lui qu’on lit surtout pour ses livres « tendus ») et nous offre « un happy end, bonus auquel on ne dit pas non en ces temps tourmentés ». De la littérature comme divertissement bien mérité, porté par une narratrice courtoise, rieuse, mondaine, s’assurant que l’on ne s’ennuie jamais, comme si rien d’autre n’égalait en gravité ce risque-là. Il ne faut surtout pas parler comme un livre, ce qui serait ennuyeux, mais avoir l’air normal. Par exemple, en écrivant, à propos des mails : « Comment ça fonctionne, ces trucs-là, c’est quand même dingo ».

La lectrice est prise à partie dans cette veillée ludique offensive par un « on » d’appartenance qui considère le monde comme un simple réseau d’interrelations de même degré, un « on » auquel aucun lieu, aucun type ne résiste, qui passe du chercheur américain à la concierge et aux anciens employés d’une centrale fermée avec la même confiance dans la bonne place de chacun. Contrairement à la polyphonie grinçante et débordante d’un roman comme Vernon Subutex ou bien à l’opacité des monologues intérieurs de Virginia Woolf, ici la seule voix de la narratrice l’emporte sur toutes les différences. Son aisance et son pouvoir immense rappellent ceux d’une classe de privilégiés, plutôt que le propre de la littérature.

Il y a de quoi s’étonner face à cette volonté d’offrir un joyeux contre-pied au constat que le monde n’a jamais été plus incertain, plus déréglé et opaque. Le Relais des amis est un roman prédateur mais souriant, qui répugne aux reliefs, aux dangers, aux conflits, comme à autant d’agressions que l’on ferait mieux de s’épargner. Comme si la littérature servait à mettre de l’ordre quand le désordre s’installe.

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