Raconter l’interzone

Il ne se passe pas grand-chose dans La traversée de Bondoufle, mais cela correspond au projet du livre. À Aulnay-sous-Bois, inspiré par une prolifération de lapins incongrue dans une agglomération, Jean Rolin décide de suivre à pied la limite entre ville et campagne. À partir de notes très précises, il décrit un espace en marge, du point de vue social comme littéraire. Il y rencontre peu d’êtres humains, les aventures y sont minuscules, mais, mis bout à bout, ces détails unis par la phrase, ces parcours en mots de terres incertaines, disent quelque chose de notre monde.


Jean Rolin, La traversée de Bondoufle. P.O.L, 208 p., 19 €


Attiré par les frontières – dans ses œuvres, on trouve La ligne de front, La frontière belge et La clôture –, Jean Rolin en arpente une aux allures de no man’s land. Entre champs et autoroutes, zones d’activité et bois aménagés, empruntant des chemins qui souvent ne mènent nulle part, il décrit minutieusement des détours que sa phrase épouse : « Mais les bouleversements de la voirie ayant rendu cette route obsolète, dans la direction de Villepinte elle s’évanouit dans les champs peu après le passage du pont, et dans la direction opposée, vers Gonesse, elle se prolonge dans le chemin de la Justice, celui sur lequel donne, comme nous le savons déjà, le poulailler de la ferme de la Patte d’Oie ».

La traversée de Bondoufle : Jean Rolin raconte l'interzone

Jean Rolin © Jean-Luc Bertini

Pas de grand tour, ici. L’écrivain marcheur ne s’élance pas sac au dos pour nouer un parcours signifiant. Il prend le train et le RER, accumulant des marches précises. Il revient sur certains lieux autant de fois que nécessaire, afin de mieux les cerner, d’en observer l’évolution d’une saison à l’autre. Et il passe sur d’autres à pas de géant. La couture entre ville et campagne n’est pas nette, elle doit se chercher par des parcours sinueux qui prennent le temps de l’hésitation et de l’impasse.

Qu’y a-t-il sur cette frontière ? La traversée de Bondoufle décrit un espace qui varie peu tout autour de Paris. Des fermes, des zones pavillonnaires, une nature domestiquée, des centres équestres, des plateformes logistiques, des campements roms ou de gens du voyage, des installations militaires (en général enterrées et hérissées d’antennes), des ruines (souvent militaires), des décharges sauvages accueillant principalement des matériaux de construction, les chantiers du Grand Paris Express. Très peu d’industries : seuls trois bâtiments sont assez grands pour mériter le nom d’usine.

La traversée de Bondoufle : Jean Rolin raconte l'interzone

Vue de la rue de Verdun à Garges-lès-Gonesse © CC3.0/Clicsouris

Les animaux, domestiques ou sauvages, pullulent. Pas les humains. Quelques chasseurs, autant de pêcheurs, une famille de promeneurs égarée, des jardiniers ouvriers – kabyles ou cap-verdiens –, un groupe, peut-être d’explorateurs urbains ou d’étudiants en cinéma. Deux ou trois paysans, mais le plus souvent les champs sont vides. Si l’auteur tombe sur une ZAD à Gonesse, celle-ci est rapidement évacuée. Finalement, la population la plus présente est celle des campements roms.

Cet espace n’est pas vide par hasard. C’est un espace empêché, que les autorités font tout pour garder inoccupé. Dans les descriptions, en dehors des champs, le motif de l’obstacle s’impose : « la puissance publique a remodelé le sol afin de le rendre impraticable aux squatteurs. Ce type de paysage, où la terre paraît avoir été retournée et soulevée en vagues par le soc d’une charrue titanesque, se retrouve en effet dans toute la région parisienne ». Les chemins sont fermés par « une sorte de fossé antichar d’une largeur et d’une profondeur dissuasive », « une barrière de béton associée à une fosse », « deux rochers », « plusieurs segments d’une grosse canalisation ». Parmi les gens croisés sur les chemins, il y a des vigiles, chargés de s’opposer au retour des zadistes.

C’est également une zone de dissimulation, pleine de ce qu’on ne veut pas montrer : outre les montagnes de gravats et de déchets illégalement répandus, on y vaporise des « produit[s] phytosanitaire[s] hautement toxique[s] » près de nombreuses habitations. Un « Institut de recherches biomédicales des armées » inquiète, surtout qu’on est en période de covid. Un ancien fort a été le théâtre d’essais à l’uranium appauvri : la commune voisine de Courtry « connaît un taux anormalement élevé de cancers ». La plaine de Pierrelaye-Bessancourt « a reçu pendant plus d’un siècle les boues de la capitale, de telle sorte que la terre y est désormais gorgée de plomb ou d’autres métaux lourds ». Une carrière a abrité des V2 pendant la Seconde Guerre mondiale. Un abri attend le président de la République en cas de guerre nucléaire. Un monument au crash du Concorde en 2000 se cache « dans un coin où l’on peut être sûr que personne ne viendra le chercher, et qu’ainsi s’effacera plus vite le souvenir de ce déplorable événement ». Au coin d’un bois, près d’une pâture, on a même trouvé le cadavre d’une jeune femme d’origine indienne. On ne devrait pas se promener là : à plusieurs reprises, l’écrivain se sent coupable d’y traîner.

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La rivière Croult, près de la rue Furmaneck, à Gonesse © CC2.0/P. Poschadel

Et Bondoufle ? Jean Rolin la traverse deux fois, en retire l’impression d’une « extraordinaire monotonie », ennui et rejet : comme il prend des notes en période de confinement, on le soupçonne d’être un inspecteur venu créer des ennuis aux braves travailleurs. Incapable d’expliquer ce qu’il fait, comme si arpenter ces espaces ne pouvait se justifier, il s’en va.

La traversée de Bondoufle dépeint des lieux anti-touristiques, anti-dramatiques – le moment le plus palpitant est une algarade verbale avec un agriculteur qui ne veut pas qu’on passe sur ses terres, mais, l’auteur n’ayant pas eu le temps de prendre des notes, il ne veut pas trop en dire. Décrits avec soin, ces confins accèdent à la présence littéraire, gagnant une valeur sensible et évocatoire. Ils illustrent la désindustrialisation, la pollution d’une nature aseptisée et maltraitée, la surveillance, la circulation générale des marchandises – grâce aux colossales plateformes logistiques flambant neuves – mais pas celle des squatteurs, qu’ils contestent l’ordre établi ou cherchent seulement un lieu de vie.

Jean Rolin montre que ces marges apparemment vagues ont un intérêt. Elles offrent une souplesse qui permet de les habiter malgré tout. Sous l’uniformité se découvre la singularité : de jeunes Pakistanais jouant au cricket sur le stade Émile-Zola, une communauté de chrétiens chaldéens à Sarcelles. Des émotions y naissent à la vue du givre sur une prairie, à celle de vaches paissant en contrebas du RER, à l’idée que Van Gogh a peint Le champ de blé aux corbeaux à la place où l’on se tient, à la rencontre d’un jardinier extraordinairement sympathique, ou à quelques phrases entendues autour d’un food truck. Et à la perspective, toujours, de suivre « un chemin que je n’avais pas encore emprunté ».


EaN a rendu compte de Crac, Le pont de Bezons, Le traquet kurde et Peleliu.

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