Cuisines et culs-de-sac

Plongée dans les cuisines d’un fast food, le premier roman de Claire Baglin fait résonner le destin d’une jeune employée avec celui de son père, ouvrier à l’aliénation jumelle. Secs effets de clôture, dramaturgie au rasoir et refus du pathos en font un livre à l’os et sans espoir.


Claire Baglin, En salle. Minuit, 160 p., 16 €


La cuisine : ce que l’on ne voit pas d’une société, mais qui la révèle. Dans Dans la dèche à Paris et à Londres, George Orwell analysait les plonges de grands hôtels. En extérieur, le luxe ; à l’intérieur, les bagnes. Claire Baglin réactualise cette idée en commençant par le désir, enfantin, pour les nuggets et autres frites dorées. Puis l’enfant ravie passe de l’autre côté du comptoir et devient une adolescente exploitée. Ce récit impavide pourrait en rester là et démontrer l’interchangeabilité des consommateurs et des producteurs, faces d’un système où manger finit par ressembler à un labeur et la consommation à un moment de la domination. Heureusement, l’écrivaine tresse cette existence frappée d’anomie au récit du père, appartenant encore au monde de l’usine. Lui est un peu plus arrimé au collectif mais pas assez pour songer à renverser la vapeur.

En salle, de Claire Baglin : cuisines et culs-de-sac

Au Canada © Jean-Luc Bertini

De la cuisine à l’usine, l’autrice fait voir l’automatisation des gestes, leur dangerosité, comme l’élimination de toute singularité individuelle dans le travail : « Nous manipulons l’équipement de production et nos gestes sont les mêmes que ceux des équipiers d’il y a vingt ans. » Ces correspondances font émerger la permanence d’une condition ouvrière un peu trop vite enterrée. D’une génération à l’autre, le travail a été épuré de ses restes d’artisanat. Entre le père et la fille, le passage de relais a tout de la malédiction : « et mon père répète attention, attention au travail ». À l’horizon, l’ubérisation pointe, esquissée par quelques traits sans appel sur les coursiers patientant devant le restaurant, à la fois partenaires, adversaires et menace future réduisant au silence les salariés.

Bref et enlevé, En salle pourrait se lire comme on engloutit un big mac, s’il n’exigeait de reprendre sa respiration toutes les dix pages. L’autrice a inventé l’écriture sous vide : habitacle de voiture, cuisine, pavillon, bureau, usine, un continuum en apnée se crée, modulations d’une même tension et d’une même angoisse, à peine allégée par quelques rares instants de détente familiale qui servent à se remettre en selle pour mieux retourner en salle. Ces cycles enchâssés en répétitions et miroirs produisent une singulière asphyxie.

En salle, de Claire Baglin : cuisines et culs-de-sac

Claire Baglin © Mathieu Zazzo

Certes, d’autres gestes, évoqués en passant, existent presque : « Et lorsque nous progressons sur un sentier boueux, mon père sort un sécateur de la poche de son gilet sans manches et coupe une branche qui dépasse. Il la sectionne comme s’il était dans son jardin et avait remarqué une branche gênante pour le regard. » Rares, ces autres possibles indiquent par contraste l’absence totale de solution, symbolisée par l’adhésion à l’ordre établi, et subi.

Sans gras, toute d’élimination et de nerfs, l’écriture de Claire Baglin renforce cette sensation. Partant d’un projet réaliste, elle s’en éloigne par suppression, retranchant tous les à-côtés cruciaux d’une vie, toutes les fioritures psychologiques ou biographiques. Bloc qui encaisse tout, l’héroïne teste des stratégies diverses d’évitement, retourne les humiliations de sa hiérarchie en agressivité contre ses camarades, se heurte aux parois de verre qui l’entourent. Souris dans sa roue, elle ne présente rien de distinct. Elle n’a ni passions, ni amitiés, ni vices. Efficace, ce resserrement de la focale crée un personnage mécanique, déshumanisé, trop lointain faute de chair. D’où la force glacée de ce texte, mais aussi, peut-être, sa limite. En salle ne propose pas d’horizon mais signale une romancière d’une remarquable lucidité nihiliste.

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