Le prophète des Vaudois

Ce livre massif et dense est à l’image des textes de son héros, Alexis Muston (1810-1888), qui voua sa vie à l’écriture de la saga des Vaudois conçus comme peuple et religion. Car c’est dans cet objectif que ce pasteur aura parcouru, en mondain, le monde alpin, et récolté, en scientifique, ce qui était nécessaire à son apologétique, L’Israël des Alpes, titre de ses quatre gros volumes de 1851, avant qu’il ne poursuive par la Valdésie, un poème héroïque de plus de 300 pages édité en 1863 chez Hachette.


Patrick Cabanel, Alexis Muston. Le Michelet des Alpes. Ampelos, 558 p., 28 €


Autour de Muston se montre un milieu vibrionnant, transfrontalier et plurilingue, cultivé et modeste, tout à fait « alpin » et protestant, parfois touché par le méthodisme. On y navigue de Genève à Turin et de Strasbourg à Lausanne. Les nécessités liées à l’étude, les sollicitations d’entraide, l’appel aux dons autour d’un projet religieux ou de bienfaisance, permettent une sociabilité dont va bénéficier Alexis Muston, jeune bellâtre plus ou moins courtisé et amoureux. Théologien libéral et irénique, pasteur, et surtout historien empirique, il se veut le chantre des malheureux Vaudois, dont il veut démontrer qu’ils descendent d’une église apostolique réchappée des premiers massacres de chrétiens au temps de Dioclétien (244-311 ou 312) – quand il ne la fait pas remonter au Ier siècle.

Alexis Muston. Le Michelet des Alpes, de Patrick Cabanel

Croquis d’Alexis Muston © D.R./Collection privée

Lui-même, sorti de l’aristocratie des familles de pasteurs qui encadre les villages protestants des hautes vallées piémontaises, car les plaines leur sont interdites, poursuit son dessein scientifique de rencontres en voyages, puis par sa correspondance dessinant les contours de l’atelier de l’histoire de 1840 qui chante partout la grandeur des minorités persécutées. Mais il n’y a de peuple et de dignité absolue que dans les plus lointains passés, et, de ce fait, Muston défend avec acharnement les origines mythiques des Vaudois, considérant qu’ils précèdent de presque mille ans la fraternité des Pauvres de Lyon (déclarés hérétiques en 1215 car ils n’eurent pas la chance de voir leur prédicateur Valdo canonisé comme François d’Assise) auxquels ils sont le plus souvent associés.

Cette antiquité controuvée intéresse Muston au point qu’il ne retrace les tribulations et les errances tragiques des Vaudois que pour mieux saisir cet avant lointain. Or, les documents appartiennent à une diaspora qui circule de refuge en refuge. Après leur écrasement à Mérindol, en 1545, quinze ans avant le début des guerres de religion, les rescapés sont partis du Lubéron, les survivants passés au calvinisme. Ils sont localement « réduits » en tant que tels, sous Louis XIV ; les Vaudois fuient à nouveau où ils peuvent, d’abord dans des parties dévastées de la Hesse ou du Bade-Wurtemberg ravagés par la guerre de Trente Ans. La Glorieuse Rentrée de 1689 leur permettra, après une longue guérilla, de retrouver les hautes vallées piémontaises, sous condition.

Alexis Muston. Le Michelet des Alpes, de Patrick Cabanel

Croquis d’Alexis Muston © D.R./Collection privée

Mises à l’Index de Rome, les premières publications de Muston, qui reprennent essentiellement le contenu de ses thèses soutenues à Strasbourg, l’obligent à fuir Bobbio Pellice où son père était pasteur. Il passe la frontière dans la neige en janvier 1835, vit en jeune proscrit adepte des bouts rimés et des compliments à la Werther. Il bénéficie d’un réseau européen de protestants cultivés et de notables généreux ; de bibliothèques en archives privées et publiques, il consulte tout ce qui peut étayer ses travaux, sollicitant plus loin encore, de Glasgow à la Hesse, les traductions utiles ; il passe lui-même par Londres en 1856. Il garde ses liaisons à Lausanne et à Strasbourg (où il a étudié en même temps que Georg Büchner) et sa correspondance témoigne de la libido sciendi d’un temps.

À Paris, Muston rencontre Michelet, Lamartine, le jeune Taine et bien d’autres, plus tard Quinet en exil, mais aussi Victor Hugo à Guernesey. C’est à lui que George Sand s’adresse pour faire baptiser sa petite-fille à Nohant. Béranger est son meilleur interlocuteur parisien mais il le tance sur ses maladresses stylistiques et n’adhère pas à toutes ses thèses. Muston maintient un mouvement incessant de démarches, d’échanges et de jugements même s’il ne percera jamais le mur de la Revue des Deux Mondes et n’obtiendra jamais rien de son directeur, François Buloz. Il poursuit sa réflexion avec Napoléon Peyrat, qui entreprend pour les camisards un parcours similaire au sien.

Alexis Muston. Le Michelet des Alpes, de Patrick Cabanel

Croquis d’Alexis Muston © D.R./Collection privée

En 1864, Muston passe par Maillane, le village de Frédéric Mistral, et voyage avec le futur Prix Nobel de littérature – ils partagent leur chambre d’hôtel. Durant ce séjour, il prétend travailler de cinq heures du matin à minuit. Il passera ensuite un mois à Turin, recopiant sans fin tout ce qui l’intéresse dans les archives d’État. Au cours du voyage avec Mistral, il rencontre également Théodore Aubanel et Joseph Roumanille, deux autres piliers du Félibrige. Tous se retrouvent au café, discutant et chantant sans que pour autant la question de la langue soit dite, ni trop par Muston, qui navigue à travers les langues, les dialectes et les « patois », ne serait-ce que dans son rôle de pasteur patriarche à Bourdeaux, à l’est de Montélimar, ni par Patrick Cabanel qui, sauf exception, laisse assez floue la langue des documents et use de définitions qui noient le poisson. Les langues, la langue des « patoisants » – les paroissiens provençaux de Muston, ceux de son père avant lui, côté italien – n’est que rarement précisée ; seuls les conflits entre langues « nobles » qui entrent en concurrence sont explicités ; par exemple, quand les diasporas allemandes en voie d’assimilation craignent la trahison de la langue de leur Bible et demandent l’authentification de la traduction. Or, c’est bien là, dans les divers états linguistiques de documents parfois majeurs, comme les cinq cents vers de la Nobla Leyczon, le Chant d’Ossian des Vaudois, que résiderait la preuve de l’ancienneté de la communauté.

Exemplaire figure de cadre patriarcal de la vie au village, Alexis Muston a vécu en pasteur et en médicastre, car on soignait bénévolement les corps en sus des âmes pour peu que l’on ait acquis des rudiments de pharmacopée. Patrick Cabanel retrouve alors ses marques d’historien du protestantisme : il a publié en 2018 le Journal de Muston, ou du moins ce qu’il en reste, 800 pages courant sur les années 1825-1850, la période de l’élaboration de son œuvre, un document précieux. Devenu intellectuel des alpages (terme qu’il aurait d’ailleurs inventé), la passion d’une vie d’écriture au service de la cause de ce « peuple alpin » mérite le regard de qui entend comprendre le XIXe siècle. Muston, contemporain de Michelet qui le reconnut comme « le bon et savant historien des Vaudois », n’en est donc pas le sous-produit tel que l’entend le titre éditorial, mais il en offre une clé. L’invocation d’Amiel, pour quelques formulations liées à des crises mélancoliques au sein d’un « village perdu », de Victor Hugo (dont il n’a pas la puissance) pour sa volonté de produire une épopée en vers, sa Valdésie, le met en situation à la fois courante et singulière. Il ment, il ruse, il se permet d’objecter à un contradicteur néanmoins ami que l’histoire « ne sait pas tout » avant de convenir, tard dans sa vie, qu’il a parfois bien légèrement consulté les documents qu’on lui a confiés ou auxquels il a eu accès. Il permet alors de comprendre la vraie nature des fourbisseurs de saga, Michelet inclus. Et c’est cela qui nous intéresse, ce que Muston révèle, qui ne se conçoit pas depuis Paris, terroir de la bohème et des intellectuels dominants.

Alexis Muston. Le Michelet des Alpes, de Patrick Cabanel

Croquis d’Alexis Muston © D.R./Collection privée

Le livre savant et foisonnant de Patrick Cabanel ne fait pas que montrer la geste et les conditions d’élaboration d’une écriture de l’histoire aussi empirique que révélatrice de son temps ; il pointe aussi la manière dont, au fil du XIXe siècle, la dimension collective traversa la constitution idéologique de soi et du collectif. Le faux n’y dit pas moins le vrai de mécanismes de recherche et de pensée inhérents à ce moi qui ne s’affirmait pas vraiment, mais que chacun recherchait dans la passion des origines. Le profond silence qui aura accompagné la sortie des œuvres de Muston n’a pas enterré uniquement le genre héroïque versifié, désormais passé de mode ; il a redéfini les champs littéraires et les fonctions de l’intellectuel au milieu du XIXe siècle.

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