Mourir isolé

Vingt ans après sa parution aux États-Unis, deux ans après la début de la pandémie de Covid-19 qui a causé, en France, 130 000 morts, dont beaucoup dans d’effroyables conditions d’isolement, la traduction de la grande enquête du sociologue Eric Klinenberg sur les conséquences de la canicule de l’été 1995 à Chicago arrive à point nommé. Car cette Autopsie sociale d’une catastrophe rappelle que « mourir seul » entretient un rapport étroit avec la façon dont on « vit en société ».


Eric Klinenberg, Canicule. Chicago, été 1995. Autopsie sociale d’une catastrophe. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Marc Saint-Upéry. Éditions 205 et École urbaine de Lyon, 416 p., 22 €


À la fin de l’été 2000, Eric Klinenberg, professeur de sociologie et directeur de l’Institute for Public Knowledge à l’université de New York, découvre des comptes rendus de 1 200 enquêtes sur les morts de la canicule de juillet 1995 à Chicago, l’une des vagues de chaleur les plus meurtrières de l’histoire du pays. Il mène l’enquête à partir de boîtes remplies d’objets banals (montres, portefeuilles, lettres, déclarations d’impôts, photographies et carnets de notes) récupérés au domicile des victimes, mais aussi à partir des notes griffonnées à la hâte par les agents de police de la ville, archivées dans un coin obscur de la morgue du comté de Cook, qui montrent des traits communs frappants :

Homme, 79 ans, noir, 19 juillet 1995 : « La victime n’a pas répondu aux appels téléphoniques ni aux personnes frappant à sa porte depuis le dimanche 16 juillet. La victime était connue pour sa discrétion et son caractère très réservé ; parfois elle ne répondait pas lorsqu’on frappait à sa porte. Le propriétaire ne dispose d’aucune information sur les proches de la victime […] La chaîne était sur la porte. L’agent de service a trouvé la victime sur le canapé, couvert de mouches, avec une très forte odeur de décomposition […] Aucun parent identifié pour le moment ».

Canicule. Chicago, été 1995, d'Eric Klinenberg : mourir isolé

Page de Une du « Chicago Sun-Times » du 17 juillet 1995, le dernier jour de la canicule

Homme, 65 ans, noir, 16 juillet 1995 : « Les agents de service ont trouvé la porte de l’appartement verrouillée de l’intérieur par une chaîne à la porte. Ils ont découvert la victime gisant sur le dos à même le sol dans la chambre du fond. La dernière conversation du voisin avec la victime remonte à trois jours. Aucun résident n’avait vu la victime récemment. État de rigidité cadavérique. Les agents n’ont pas pu localiser les proches de la victime. »

Homme, 54 ans, blanc, 17 juillet 1995 : « L’agent prend connaissance du fait […] que la victime était morte depuis un certain temps. […] Impossible de contacter un proche. Chaleur désagréablement élevée dans la chambre de la victime qui était diabétique. Médecin traitant non identifié. La victime a une fille […] nom de famille inconnu. La victime ne l’avait pas vue depuis des années ».

Femme, 73 ans, blanche, 17 juillet 1995 : « Recluse depuis 10 ans, n’a jamais quitté son appartement, découverte aujourd’hui par son fils, apparemment déjà décédée. Thermostat affichant plus de 32 degrés, aucune ventilation. Décès peut-être lié à la chaleur. Problème cardiaque signalé il y a 10 ans, mais pas de traitement ou de médicament correspondant ».

Ces témoignages entrouvrent une porte : comment vivaient ces femmes et ces hommes dans leur habitation, quels rapports avaient-ils avec leur voisinage, leur filiation, le quartier, avec les services sociaux et les commerçants ? Comment une société produit-elle de l’isolement individuel au point de rendre invisibles certains êtres ? Comment 700 personnes peuvent-elles mourir en une seule semaine sans bruit ni commentaire ?

La solitude dont parle ce livre ne cesse de croître aux États-Unis. La langue de la statistique est jolie, elle la désigne sous cette formule : « ménage composé par un seul individu ». Leur proportion est passée d’environ 7 % de la population en 1930 à 25 % en 1995. La moitié de ces « ménages composés par un seul individu » sont âgés de plus de 65 ans. Il faut néanmoins faire la distinction entre le fait de vivre seul, l’isolement, la vie en vase clos (« being reclusive ») et la solitude, souligne l’auteur.

Comment suivre, comprendre, analyser une spectaculaire surmortalité après une catastrophe ? Que ce soit à la suite d’un ouragan, d’un tremblement de terre, d’une inondation, de l’explosion d’une mine ou d’un glissement de terrain, comment la mortalité est-elle redoublée selon les conditions de vie, de logement, de socialisation, d’âge et de sexe ? C’est cette autopsie sociale approfondie qu’a pratiquée Eric Klinenberg, une investigation s’appuyant sur des indices, repérant des systèmes d’emboîtement, des effets domino, en partant de la question suivante : comment expliquer les variations de la mortalité entre les différents secteurs pauvres de Chicago ? Pourquoi meurt-on davantage dans telle rue que dans telle autre ? Dans tel type d’habitat plutôt que dans tel autre ? Et pourquoi certaines catégories d’habitants sont-elles surreprésentées parmi les victimes ? Pour y répondre, Klinenberg descend les escaliers de la causalité, regarde de plus près des éléments hétérogènes à l’échelle de plusieurs quartiers paupérisés pour saisir les causes immédiatement visibles.

Canicule. Chicago, été 1995, d'Eric Klinenberg : mourir isolé

La canicule, comme la pandémie de Covid-19, met à l’épreuve toutes les institutions. Elle permet de comprendre l’extrême fragilité de notre organisation sociale, sanitaire et juridique, les ruptures de circuit à tous les niveaux qui conduisent à de très nombreux drames. L’étude d’Eric Klinenberg, véritable leçon d’analyse, nous oblige à ne pas interroger l’ensemble de ces pannes comme des problèmes passagers – ça ira mieux demain ! – ou comme un épisode maitrisé, et à en regarder les conséquences de près. Le sociologue se penche sur les différentes échelles pour comprendre les immenses variations de mortalité entre les différents secteurs de Chicago : rôle des organisations sociales, des plans d’urbanisme, des plans sanitaires, des plans d’urgence, de la composition urbaine (qui habite où).

En dépliant les quartiers paupérisés, il découvre certes que le fait de vivre seul est un facteur aggravant, plus encore lorsqu’on est issu de groupes discriminés (afro-américains et latinos) habitant dans des quartiers très pauvres. De nombreuses études s’en tiennent à ce niveau de généralité. Pas celle de Klinenberg, qui compare les quartiers paupérisés entre eux, cherche d’autres indices, remarque de nombreux contrastes dès que l’on change de rue, dès qu’un centre social existe sur une place et que plusieurs commerces s’activent. Il dégage dès lors plusieurs traits pour expliquer ce différentiel de décès.

Le premier concerne les personnes âgées qui non seulement ont des problèmes de santé mais de surcroît se désocialisent de leur voisinage, tiennent à distance les visiteurs et les services sociaux, se font carrément oublier. Ceux qui maintenaient quelques liens ont été secourus par le voisinage ou les commerçants. Le deuxième trait est lié à une puissante peur qui court en permanence dans la ville et ses « neighborhoods » s’étendant en enfilade, celle de la criminalité journalière qui, l’âge avançant, produit des effets encore plus nets de repli au domicile, de non-réponse au téléphone, de fermeture des fenêtres et des rideaux, au point là encore de se faire oublier. D’où la note policière de la porte verrouillée par la chaîne. Le troisième trait touche à la densité commerciale, qui avait totalement disparu dans certains quartiers (contrairement au « Little Village » largement peuplé d’habitants latinos, qui attirait des populations d’autres quartiers) : l’usage des espaces publics s’était évaporé, la socialité de rue avait chuté, conduisant les guichets publics à se retirer sans aucun bruit – et pour cause ! Dans les quartiers pauvres où ces éléments s’étaient maintenus, la mortalité était bien moindre. Enfin, le recul des actions publiques envers les classes pauvres depuis 1980 a eu pour effet de laisser les services privés prendre le pas ; la transformation des citoyens en clients a laissé de côté les vieux-pauvres-seuls-désocialisés, qui se rendaient auparavant aux différents guichets publics.

On découvre ainsi que les sociabilités urbaines, les espaces publics animés, les contacts de visu, l’entraide civique, les guichets sociaux, diminuent fortement la claustration, l’isolement, la désocialisation. La densité relationnelle, les transactions, les interactions et les conversations réduisent les dangers de l’enfermement. En somme, Eric Klinenberg met en avant la forte valeur des sociabilités qui ne sont ni de la guimauve ni une nostalgie vieillotte d’une classe ouvrière disparue. Les civilités et les socialités sont le ciment des attentions envers autrui : la vie publique d’un quartier a un effet préventif pour sa population. Klinenberg met en lien les inégalités sociales et la densité des activités publiques d’un quartier, la force centrifuge de désocialisation des personnes âgées et la force centripète des interventions locales et commerciales, publiques ou privées.

Canicule. Chicago, été 1995, d'Eric Klinenberg : mourir isolé

Chicago (août 2008) © Jean-Luc Bertini

Pendant et après un désastre (que ce soit l’ouragan Katrina, en 2005, à La Nouvelle-Orléans, ou Sandy, à New York, en 2012), la prévention est une activité de long cours qui consiste à implanter « du service », des guichets, des activités d’échange comme des qualités qui amortissent les chocs, les effondrements et la mortalité. Les cadres d’existence, l’urbanisme, les types d’habitat, la prévalence de maladies chroniques de la pauvreté (diabète avancé, maladies cardiovasculaires, obésité, sida) et de différents types de handicaps, y compris en santé mentale, jouent à plein dans la solitude et la mortalité liée au retrait, l’abandon de soi, l’exil intérieur [1]. En a-t-il été autrement durant la pandémie en France, dans certains territoires comme la Seine-Saint-Denis ? Les personnes âgées, seules et « à faible lien », ont été frappées par la fragmentation territoriale, affectées par la désocialisation qui conduit à un taux de mortalité exceptionnellement élevé. Au cours des mois de mars et d’avril 2020, la France a enregistré deux fois plus de décès du Covid-19 parmi les personnes nées à l’étranger que parmi celles nées en France !. Dans toutes les situations de catastrophes sociales et environnementales, le même schéma se répète. Les personnes les plus pauvres et les plus exposées, les plus désocialisées, sont les groupes les plus affectés.

Tiré d’une analyse à la fois intense, précise et violente, l’ouvrage d’Eric Klinenberg démontre fermement ce continuum entre le social, la santé, la mortalité : il éclaire la production sociale de l’isolement, de la mort. À la morgue du comté de Cook, au mois d’août 1995, les dépouilles de quarante et une des victimes de la canicule attendaient toujours d’être réclamées par leurs proches. Elles ne l’ont jamais été. Les fonctionnaires ont bien dû finir par admettre qu’ils allaient devoir enterrer les défunts dans une fosse commune, aux côtés de vingt-sept autres cadavres non réclamés de la semaine précédente. Qu’en a-t-il été depuis deux ans en France ?


  1. Dans Face aux désastres (Ithaque, 2013), Anne M. Lovell, Stefania Pandolfo, Veena Das et Sandra Laugier évoquent l’ouragan Katrina, en août 2005. On estime à plus de 1 800 le nombre de ses victimes et à un demi-million le nombre de personnes affectées par cette catastrophe et ses conséquences.

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