Mensonge fantastique et réalité cauchemardesque

Dans son roman de 1932 Némésis la glorieuse, qui connaît ici une nouvelle édition revue d’après les manuscrits et augmentée de trois fragments inédits, l’écrivain et philosophe tchèque Ladislav Klíma (1878-1928) développe une œuvre où les références du genre et diverses tonalités, reflétant le ressenti du personnage principal, sont avant tout marquées par le fantastique. Les thèmes du réel, du rêve et de l’hallucination se combinent pour restituer une vision du monde propre à l’auteur.


Ladislav Klíma, Némésis la glorieuse. Texte établi, traduit du tchèque, présenté et annoté par Erika Abrams. Éditions du Canoë, 224 p., 20 €


Némésis la glorieuse rapporte une histoire étrange. Nous suivons le parcours de Sider qui, passant par une ville alpine, s’y arrête plusieurs jours durant : « Lorsque Sider traversa pour la première fois Cortona, le lieu dans son cadre majestueux fit sur lui une impression si forte, tellement singulière, qu’il descendit du train au premier arrêt et retourna sur ses pas. » Hasard qui changera le destin du jeune homme. Le premier chapitre du roman de de Ladislav Klíma, qui décrit cette arrivée, est parcouru d’éléments très romantiques – la « vue des immenses montagnes circonvoisines », les « sentiments monstrueux qui lui sillonnaient le cœur, telles des fulgurations merveilleuses », mentions stéréotypées qui vont être discrètement moquées par le narrateur. Les grandes impressions provoquées par la ville et ses paysages s’effacent peu à peu, mais ces images floues ne vont pas totalement écarter le personnage des impressions grandioses qu’il y a associées. Sa distanciation déjà quasi ironique se confirmera au chapitre suivant, au retour de Sider – avec un effet de rupture se manifestant particulièrement dans l’étonnement de ce dernier : « Comme tout était mort, les montagnes combien inertes, sans vie ! »

La prose de Ladislav Klíma est marquée par une grande limpidité ; l’ellipse y prend une place singulière, les éléments défilent sous nos yeux avec célérité. Il faut également constater que Klíma se joue des règles assignées à différents genres, du récit amoureux au roman noir. La narration qui nous rapporte les événements entourant Sider est entrecoupée de ses pensées, rapportées au style direct, chaque passage ou chapitre étant imprégné de l’état d’esprit dans lequel Sider baigne lui-même – l’excroissance de ce moi vient infuser ce qui est décrit et donner une tonalité propre aux différents passages du texte. Comme on l’a vu, le romantisme de Sider l’emporte initialement avant de se retourner négativement, comme pour souligner que la réalité perçue ne surgit que d’une subjectivité.

Une nouvelle édition de Némésis la glorieuse, de Ladislav Klíma

Ladislav Klíma © D.R.

Un événement va rapidement nourrir le récit : à Cortona, Sider aperçoit deux femmes, l’une vêtue de rouge, l’autre de bleu, dont l’apparition se révélera saisissante – vision associée à une énigme (qui sont-elles ?). Sider, apercevant plus tard deux points, rouge et bleu, se déplaçant sur la montagne (en fait, les deux femmes en question), les suivra, la rencontre donnant lieu à un questionnement sur le caractère tangible ou non de ces figures, leur statut possible d’hallucination ou de fantôme. Point de bascule initial du roman qui aboutira, combiné à la versatilité du texte, à une suite d’épisodes se faisant écho au cours de la vie de Sider : épisodes d’apparitions ou événements composés de plusieurs éléments en commun et redondants ; jeu de miroirs perturbant, ou réécriture toujours continuée de l’épisode initial avec variations, sur différents tons singuliers et dans différents contextes, venant signer l’hybridité du récit. C’est avant tout sur la dimension fantastique que l’auteur met l’accent, car nous nous demandons ce que nous pouvons considérer comme des faits (réels) dans le roman, lequel touche à l’hallucinatoire, voire à la folie.

Quel en est le reflet, quelle est son origine ? C’est précisément cela que Ladislav Klíma fait travailler dans son récit ; et c’est une vision du monde, une pensée qu’il fait ainsi passer : « Dieu… Fi ! crachons sur tous ces concepts du bétail humain ! La notion de réalité n’a aucun sens, – créature qu’elle est d’une présomption animale indigente, — donc son complément : l’illusion, pas davantage ! — non : Tout est Sursplendeur Féerique ! Voilà la sagesse première et ultime ! […] Et je verrai le Soleil lui-même, là où jusqu’ici je n’ai vu que les reflets de ses reflets… » En définitive, le réel n’est-il pas une forme de rêve perverti, une hallucination persistante ? C’est à l’errance que semble condamné l’être humain dans ce questionnement : il est soumis à la subjectivité qui le caractérise. Cette impossibilité de savoir aboutit apparemment à une appréhension du monde comme incompréhension : « On ne sait jamais avec une certitude complète si on est en train de canoter ou si on ne fait pas plutôt du patin à glace, si on n’est pas justement victime d’une mystérieuse obnubilation des sens et de l’âme, victime d’un mirage, d’une vision, du somnambulisme, si on veille ou si on rêve. Rien, on ne peut jurer de rien ; on ne pourra jamais rien savoir de certain tant que l’esprit restera esprit, c’est-à-dire Illusion… »

Nathaniel Hawthorne a évoqué quelque part l’idée d’une histoire qui prendrait la forme d’un rêve, avec ses incohérences et ses étrangetés – ce qui ne lui semblait pas aisé à mettre en œuvre. On est en droit de se demander si Ladislav Klíma n’y est pas parvenu ; à ceci près que ce ne serait alors certainement pas à un rêve qu’il aurait donné corps, mais bien plutôt à un cauchemar.

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