Leïla au miroir d’Isabelle

Deux écritures et une même encre. Dans les récits prolixes de Leïla Sebbar, la journaliste et écrivain Isabelle Eberhardt s’est toujours frayé un chemin. Qu’elle soit nomade ou sédentaire, l’une ne va pas sans l’autre, et Eberhardt rime avec Sebbar. Car d’Isabelle Heimatlos (Cahiers du Grif, 1988) à Isabelle l’Algérien (Al Manar, 2005), dans un récit qui s’étire sur près de quarante années, la figure de cette étrange femme n’a cessé de nourrir l’imaginaire de Leïla Sebbar, qui lui consacre désormais un ensemble de nouvelles.


Leïla Sebbar, Leïla Sebbar & Isabelle Eberhardt. Préface et édition par Manon Paillot. Aquarelles de Sébastien Pignon. Bleu autour, 192 p., 18 €


Cette figure est une obsession et un mythe fondateur pour celle qui a toujours mis sa plume militante au service des femmes (Les femmes au bain, Femmes d’Afrique du Nord…) affranchies des conventions et libérées des contraintes, mais aussi de l’exil algérien (Mes Algéries en France, Sous le viaduc), sans cesser d’interroger la langue (Je ne parle pas la langue de mon père, L’arabe comme un chant secret). Alors, cette Eberhardt, cette Isabelle, qui se fit appeler aussi Si Mahmoud, tantôt femme, tantôt homme, Russe en Suisse, Française en Algérie en son ardent islam, écrivaine en français, scribe en arabe, quelle belle figure multiple et rayonnante, quelle bannière libertaire !

Ce livre est à l’image même de la vie éclatée d’Isabelle Eberhardt, née à Genève, résidant en Suisse avec sa mère d’origine allemande, exilée de Russie, et son tuteur arménien – son père probablement –, instruite dans six langues, le russe, l’allemand, l’italien, le turc, le français et l’arabe. La voilà installée avec sa mère à Bône (Annaba aujourd’hui, Hippone au temps de saint Augustin) en 1897 – elle a alors vingt ans –, puis chassée d’Algérie en raison de ses activités de journaliste jugées subversives. La voilà en rade à Marseille, où elle devient écrivain public au service d’ouvriers et de portefaix indigènes. Et la voilà de retour en Algérie en tant que citoyenne française grâce à son mariage en 1901 avec Slimène, un spahi français, pour y mourir en 1904, accidentellement noyée dans la crue d’un Oued, et elle n’a que vingt-sept ans.

La jeune femme polyglotte aura exercé bien des métiers, journaliste et nouvelliste – on pourra lire ses Journaliers et ses Amours nomades, republiés chez Joëlle Losfeld en 2004 –, écrivain public et même docker, taleb studieux en quelque zaouïa du Sud, convertie à l’islam, peut-être espionne, que ne l’a-t-on dit ? au service des Bureaux arabes ou bien à la solde des tribus indigènes qui résistaient encore à la colonisation française. Mais elle fut aussi une amie du futur maréchal Lyautey, alors affecté comme général de brigade à Aïn Sefra (où sera enterrée Isabelle), qui avait pour cette « réfractaire » des égards et de l’estime, lui « qui admirait l’intrépidité, la sensibilité et l’insolence de la jeune femme ».

Bien des mystères entourent cette courte existence, même si Isabelle du désert (Grasset, 2003), la prolixe biographie que lui consacra Edmonde Charles-Roux, est des plus éclairantes. Mais tel n’est pas le propos de Leïla Sebbar qui, fragmentant son récit en quinze instantanés, entend bâtir la légende d’une figure d’exception, ce météore qui parcourut l’Algérie en seulement sept ans, avant d’y reposer, selon sa volonté, « dans le sable brûlé du désert ». Et, telle une médaille d’or, dans sa rêverie réitérative, elle la grave en cavalier flamboyant : « Il porte un turban, une mousseline blanche autour du cou, des bottes de filali rouge et un grand burnous blanc qui tombe en larges plis sur la croupe de son cheval arabe. »

Leïla Sebbar & Isabelle Eberhardt : Leïla au miroir d’Isabelle

Isabelle Eberhardt en costume berbère (vers 1900). Photographie d’Adrian Michael

Ces bottes rouges et ce filali, qui est le cuir tanné originaire du Tafilalet, au sud de l’Atlas marocain d’où son nom, constituent l’image obsédante de l’écriture de Leïla Sebbar, comme une persistance rétinienne. Ce sont les bottes de sept lieues qui la transportent vers ce Sud absolu, le désert de tous les possibles, le sable de tous les dépouillements, le pôle de sa libération. Isabelle Eberhardt, à la croisée de tant de langues et de traditions, adepte d’un islam problématique qui faillit lui coûter la vie dans une tentative d’assassinat, apparaît dans ces pages comme la moins entravée des créatures, libre de ses paroles, de ses croyances et de ses gestes. Et même de son sexe, avec son physique androgyne, tantôt femme, tantôt homme, en parfaite consonance avec les talebs du soufisme, les femmes du hammam et les prostituées des maisons closes. Rejoignant, en y mettant toute la distance du combat féministe, ces images et chromos de belles Ouled Naïls et autres mousmés que Leïla Sebbar collectionne et sur lesquelles elle a brodé tant d’histoires : « Des femmes, on les appelait souvent Mauresques ou Bédouines, Kabyles ou Juives, c’était écrit sous l’image. Des portraits de femmes avec foulards et bijoux, habillées suivant la mode du pays, de la région, de la ville. Elles souriaient rarement… »

Au plus haut, on pense aux tableaux orientalistes d’Étienne Dinet, « amoureux du Sud algérien », autre nomade de la trempe d’Isabelle, également converti à l’islam, appelé de ce fait Nasr-Eddine-Dinet ; et, au plus bas, aux cartes postales pornographiques dont raffolaient touristes et coloniaux. Isabelle Eberhardt fréquentait les bordels, avec son bel habit de fier cavalier arabe, mais aussi ses délicates mains féminines, si curieuse de rencontrer ses sœurs proscrites ou humiliées.

Ce qui attache aussi Leïla Sebbar à cette figure atypique, c’est qu’Isabelle Eberhardt est passée par Aflou, ce petit bourg des Hauts Plateaux où Leïla est née, mais où elle n’a pas vraiment vécu, ce qui lui fait dire : « Aflou est une inconnue… De ce pays, l’Algérie, rien ne m’appartient », tout comme elle exprimait naguère son persistant regret : « Je ne parle pas la langue de mon père ». Mais faisant siennes « cette mélancolie immuable » et « la paix profonde de la terre d’Islam », elle se laisse bercer par les pérégrinations d’Isabelle et aussi les récits de son amie Nora Aceval, âme babillarde du plateau de Tiaret – on lira ses Contes libertins du Maghreb, préfacés par Leïla Sebbar (Al Manar, 2008) –, tout en se rassurant et se rassérénant : « J’apprendrai outre-tombe l’arabe des Hauts Plateaux pour dire aux femmes qui m’attendent à Aflou que je suis, enfin, la fille du pays natal, de ces Hauts Plateaux où je suis née. » Et Isabelle est bien alors la pierre de touche de sa réflexion identitaire, de ce retour à soi, comme elle l’écrit, le répète, le savoure : « Isabelle Eberhardt, la jeune Russe nomade qui aimait les Hauts Plateaux algériens et les poètes de grande tente, convertie à l’Islam et au désert, Isabelle a galopé, cavalière accomplie, dans les rues d’Aflou. »

Isabelle Eberhardt, à travers ces diverses évocations et ces multiples portraits, est aux yeux de Leïla Sebbar comme la revanche qu’elle prend sur sa propre biographie, elle qui, fille d’un père musulman et d’une mère chrétienne, tous deux instituteurs et farouchement laïcs comme l’étaient alors ceux qu’on appelait les « Hussards de la République », a vu le jour dans un pays qu’elle n’a pas connu et dans une langue qu’elle a ignorée, quittant ce rivage à vingt ans et ne cessant depuis de regarder en arrière, de l’autre côté de la mer, sans en être pétrifiée comme la femme de Loth, mais bien au contraire vivifiée par ce saut vers le monde du père, irriguée de tout ce sang qui est malgré tout le sien, elle qui a pu dire : « j’écris le corps de mon père dans la langue de ma mère ». C’est pourquoi on pourrait lui appliquer, pour finir, ces paroles apologétiques qu’elle adresse à Isabelle Eberhardt, son modèle, son miroir, dans ce récit magnifique, mirifique et d’intense beauté où, la contemplant et se voyant, elle est « l’héritière d’un croisement qui aurait été meurtrier si l’écrivain ne l’avait rendu fécond. Elle a marqué sur la pierre, le sable et la page écrite, à travers ses marches obstinées d’errante idéaliste, sa naissance à une terre nouvelle dans son roman singulier ».

Au terme de ce parcours polyphonique d’« un “Moi” rêvé » – pour reprendre la juste expression de Marion Paillot, préfacière et exégète exemplaire –, dont la belle cavalière aux bottes rouges peuple toutes les pages, « cette recherche obsessionnelle, indissociable de l’errance qui fait l’objet de ses textes et le corps de ses fictions », et où l’on s’interroge sur cette double naissance, l’une enfantant l’autre et vice versa, on pourrait finalement conclure que Leïla est fille d’Isabelle, à tout le moins sa petite sœur.

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