Un premier roman maitrisé

Aulus-les-Bains est une bourgade au cœur des Pyrénées, dans cette Ariège montagnarde qui semble à l’écart de tout. C’est le décor, et plus, d’Aulus, premier roman de Zoé Cosson. On trouvera sur internet de nombreuses informations sur la station thermale. On peut s’y soigner pour le cholestérol et, au début du XXe siècle, les curistes abondaient. Mais le temps a passé. Heureusement, la fiction donne une ampleur singulière à ce lieu magnifié dans sa simplicité par l’écriture de la romancière.


Zoé Cosson, Aulus. Gallimard, coll. « L’Arbalète », 112 p., 12,50 €


Lire un beau premier roman est un double plaisir : d’abord on se laisse prendre par une intrigue, ou comme ici des portraits, descriptions et courtes scènes qui dessinent la figure du lieu, ensuite on apprécie une écriture souvent tendre et moqueuse, précise aussi, parfois cruelle en ce qu’elle dévoile une forme d’abandon des êtres et des espaces. Bref, un premier roman maitrisé qui ne traite pas des habituels « sujets » du moment. On ne les énumèrera pas ; mieux vaut retourner à Aulus-les-Bains, que ses habitants n’appellent qu’Aulus.

Aulus : un premier roman maitrisé de Zoé Cosson

Zoé Cosson © Francesca Mantovani/Gallimard

La narratrice vit avec son père dans un hôtel acheté aux enchères, près de s’écrouler et perclus d’humidité. Le père bricole, plante des bambous, s’acharne pour sauver l’endroit, repeignant les volets des chambres en un jaune peu conforme aux couleurs locales, transformant certaines chambres en des sortes de dépôts d’objets. Il y a la chambre électronique (grille-pain ayant déjà prouvé sa dangerosité, chandeliers filaires, etc.), la chambre bois, et aussi « la chambre maquettes qui conserve des châteaux de la Loire construits en bois d’allumettes par le cousin d’un ami de mon père, à ses heures ». Le père est atteint de syllogomanie, ce TOC qui vous conduit à tout garder, y compris parfois les sacs poubelles remplis et puants, mais tel n’est pas son cas. C’est un être plaisant, vif, joyeux, qu’Aulus adopte aisément.

Le père et sa fille entretiennent des rapports remplis d’affection, sauf quand les inclinations vertes de la narratrice le rendent éruptif. Il parle souvent en président d’une république imaginaire, croit que la croissance économique, quelle qu’elle soit, reste l’alpha et l’oméga, il aime les centrales nucléaires et entre les deux personnages certains repas sont électriques. Tout s’envenime quand une banale fracture de la cheville se transforme en vraie catastrophe, obligeant cet homme à marcher avec un « pied stalactique ». Lui qui ne manifeste guère ses sentiments se trouve déstabilisé. Il s’appuie sur ses certitudes, avec « ces mots enfermés en lui qui pourrissent, ces mots enfouis qu’il ne croit pas avoir l’urgence de dire ». À partir de là, ça périclite.

Aulus et ses habitants sont un peu à l’image de ce père. Dès l’approche, tout semble sinistre, désolé, et les sensations que décrit la narratrice, à coup d’adjectifs comme « flétri », « morose », « stagnant » ou « âpre », rendent l’endroit plus triste encore. La nuit y tombe tôt. Malgré la présence majestueuse de la montagne, rien apparemment n’incite à la contemplation. L’église se voit d’un peu loin : « son seul plaisir, sadique en hiver, est de jouir de la lumière plus que n’importe quelle maison du village ». Des êtres comme Nicole lui ressemblent. La malheureuse a voulu installer un club d’équitation et n’a pu trouver sa place à Aulus, se brouillant avec le vacher voisin : « Elle a des bras fins comme deux lignes et des yeux lents, ternes, qui ne regardent rien avec vivacité. C’est une longue tige abîmée, un brin d’herbe sec. »

Aulus : un premier roman maitrisé de Zoé Cosson

Et pourtant, à travers ces pages, quelque chose se passe, de l’ordre de l’émotion, de la beauté et, disons-le, de la fantaisie. Zoé Cosson fait émerger quelques villageois, du boucher opiniâtre à René, l’artiste du village, placé en maison, parmi les déments, parce qu’il oublie trop. On croise Pince-cul, responsable au tire-fesses de la piste baby, ou Pierre, « à la voix de tristesse d’arbre, douce et souterraine », ou encore Marie, alias Marldingue, épicière qui vend de tout, des hameçons mouches aux bobs et aux pièces de mécanique. Sur quarante mètres carrés entièrement remplis. Tout Aulus est aussi singulier. Un Chaminadour ariégeois, en raccourci.

La narratrice écrit par vignettes, comme une miniaturiste ; elle dessine un personnage, un autre, esquisse un portrait qui s’enrichira quelques pages plus loin, au gré des saisons. Ces moments de l’année donnent son rythme au récit. Les balades dans la toute proche montagne sont autant d’instants émerveillés. Rien ne semble échapper au regard, à la plume qui note, élargit notre vision. Zoé Cosson est certes romancière, le genre d’Aulus l’atteste ; on sent toutefois que le poème en prose, la poésie en général, sont ses vrais genres (et c’est tant mieux, le roman étant l’une des formes de la poésie).

Cette attention particulière aux mots, à leur surgissement, on la sent par exemple dans ce début de paragraphe : « Le soleil domine dans un ciel vidé de nuages lorsque Paul n° 1 le retrouve mort dans sa boîte de croissants Intermarché. » Un simple pronom personnel, « le », sème le trouble, au milieu d’un trouble plus grand (qu’est-ce que cette boîte ?). Nous laisserons au lecteur le plaisir de retrouver qui est ce « le ». Retarder un effet par un déplacement, c’est tout un art.

Aulus : un premier roman maitrisé de Zoé Cosson

Carte postale d’Aulus-les-Bains : le casino © Gallica/BnF

Des pages écrites en italique sont comme des arrêts sur image : la boucherie Bacque apparaît, telle qu’elle était vers 1910, ou le dénommé Nicolas, aux « pieds circonflexes ». Et ainsi de suite, ciselé comme pour l’éternité.

Le présent n’est jamais absent. La ville a connu quelques soucis à cause d’un maire indélicat, et bien des habitants aimeraient que le père de la narratrice se présente aux élections. Les conflits ne manquent pas, les rancœurs et les rancunes sont tenaces, il aurait le mérite de n’être d’aucun clan. On pourrait en discuter autour d’un verre de « jaune ».

Il faut aussi compter avec l’affaire de la centrale électrique et l’hostilité au compteur linky, avec celle de la mine de tungstène que certains voudraient voir rouvrir en dépit de la présence d’ « actinote fibreuse » : « La mémoire est une mouche qu’on peut chasser d’un revers de la main et les témoins s’achètent à coups de chèque. Il suffit d’engager un ancien consultant-expert de l’entreprise pour que l’amiante se fasse rumeur puis oubli. Il suffit de réécrire l’histoire. »

Zoé Cosson écrit. C’est déjà ça et c’est très bien. Pourvu qu’elle continue.

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