Le roman d’autres origines

Derrière ce beau titre énigmatique, Femme du ciel et des tempêtes, se cache une trame originale qui a pour cadre la péninsule de Yamal, aux confins de la Sibérie russe donnant sur l’océan Arctique. Une mystérieuse tombe antique y est conservée dans la glace et une expédition scientifique entendra résoudre l’énigme de ses origines. Comme le précédent, Un océan, deux mers, trois continents, le sixième roman de Wilfried N’Sondé nous offre une aventure à travers le monde et questionne l’histoire des identités.


Wilfried N’Sondé, Femme du ciel et des tempêtes. Actes Sud, 272 p., 20 €


Le livre de Wilfried N’Sondé s’ouvre sur Noum, un chaman issu des Nenets, une tribu nomade occupant cette terre reculée. Au hasard d’une errance hors de son campement, Noum découvre, stupéfait, les restes d’une femme noire engloutie sous la glace. Il la baptise aussitôt « l’Africaine de l’Arctique » et décide de contacter un scientifique français spécialiste de zoologie, Laurent Joubert, afin de déterminer les origines de cette découverte. Peut-être Joubert pourra-t-il même protéger le site en question.

Voilà donc que l’histoire prend des dimensions internationales. Le chercheur français met rapidement sur pied une équipe d’explorateurs pour laquelle il fait appel à Cosima, une médecin légiste allemande d’origine japonaise, et à Silvère, un jeune anthropologue. Mais leurs recherches ne sont pas du goût de tout le monde. L’exploration pourrait bien mettre à mal les projets industriels de la mafia locale qui dépêche depuis Moscou Serguei, un homme d’affaires aux gros bras, prêt à tout pour entraver la mission de ces scientifiques étrangers.

Femme du ciel et des tempêtes, de Wilfried N'Sondé

Wilfried N’Sondé (2008) © Jean-Luc Bertini

Très vite, le texte de N’Sondé prend une ampleur tant narrative que philosophique assez rare dans la littérature française contemporaine. L’auteur a ciselé un conte moderne qui nous fait voyager et il dépeint ses personnages sans jamais les réduire à des archétypes. Si le sujet recouvre des questions graves, le récit n’est pas sans humour. En effet, les péripéties des explorateurs relèvent moins de l’épique que du picaresque. Le scientifique Laurent Joubert, « homme gris et anxieux », n’est pas exactement Indiana Jones. Il nous est présenté comme un universitaire usé, voire pathétique, dont les travaux « intéressaient uniquement des spécialistes ou des étudiants démotivés ». Il voit dans cette mission un bon moyen d’échapper à sa morne vie en France.

Lorsque Joubert forme son équipe, ses choix sont discutables. Cosima, il a tenté, en vain, de la séduire lorsqu’elle était une de ses étudiantes. Qu’importe, il espère encore pouvoir la charmer en allant jusqu’aux confins de la Sibérie. Brillante, mais un brin naïve, Codima accepte la mission tout en gardant ses distances avec le vieux professeur lourdaud. Quant au troisième membre du groupe, Silvère, c’est un jeune homme en pleine dépression au moment où il reçoit le coup de téléphone de Joubert. Faute de débouchés après ses études d’anthropologie, il s’est perdu professionnellement et a fini par se reconvertir dans les assurances. Un jour, ses collègues le retrouvent debout, les yeux fermés, se tapant la tête contre la porte de son bureau.

Ce trio est donc embarqué au fin fond de la Russie pour découvrir ce qui se cache derrière cette sépulture. Or, dans la bonne tradition des grands récits d’aventures, ce tombeau a des allures de MacGuffin : il incarne l’objet de tous les mystères, et de toutes les convoitises, qui mobilise l’ensemble des protagonistes mais qui finalement ne s’avère guère signifiant pour la trajectoire de nos personnages. Le lecteur prend plaisir à suivre les tribulations du trio scientifique, la prose de N’Sondé témoignant d’une subtilité et d’une empathie qui lui donnent de l’étoffe. Joubert et ses disciples peuvent avoir l’allure de Don Quichotte de l’Arctique, mais l’auteur ne se moque jamais d’eux et les rend au contraire attachants – même Serguei, la brute au service du crime organisé russe.

Femme du ciel et des tempêtes, de Wilfried N'Sondé

Au-delà de l’efficacité du récit d’aventures, la réussite de Femme du ciel et des tempêtes est de mettre en perspective des questionnements sur l’identité : à l’heure où les frontières semblent se refermer un peu partout, quelle signification et quelles implications pourrait avoir l’existence d’un lien entre l’Afrique et les peuples de Sibérie ? Dès lors, la protection de cette sépulture sous le permafrost ne consiste pas seulement à préserver un objet du passé, mais à dévoiler une dimension inconnue de celui-ci. Cette « Africaine de l’Arctique » est une belle métaphore des origines, ici littéralement conservées dans la glace. Le titre du livre nous le signalait déjà, la « femme du ciel » désignant selon certains récits la femme à l’origine de la création du monde, celle qui est tombée du ciel pour créer notre civilisation.

N’Sondé nous montre aussi comment ces territoires entretenant un lien avec notre passé sont en danger. Tandis que ces vestiges d’une humanité passée sont laissés à l’abandon dans la périphérie inatteignable et insondable qu’est Yamal, les projets industriels ne cessent de rogner sur ces régions et ces peuples qui disparaissent progressivement. Sergueï et les mafieux russes, cherchant à saboter l’expédition scientifique, incarnent un capitalisme prédateur qui ne se soucie guère de la conservation du patrimoine de l’humanité.

Le conte est aussi celui de cette tribu des Nenets, méconnue du grand public. L’auteur nous en dit peu sur ce peuple intrigant, préférant ne pas alourdir le récit d’explications ethnologiques. Peut-être a-t-il lu le livre que la journaliste Astrid Wendlandt leur a consacré, Au bord du monde (Robert Laffont, 2010), dans lequel elle écrit que « leurs coutumes invitent à penser qu’il reste encore quelques arpents de la planète où la beauté, la magie et le sacré sont à portée de main ». C’est ce retour au sacré et à la magie qui constitue le moteur du roman de Wilfried N’Sondé et qui donne envie au lecteur, lorsqu’il le referme, de croire, lui aussi, qu’il y a bien longtemps une femme venue d’Afrique a traversé la Sibérie pour s’y éteindre.