Voix de femmes qui souffrent

Dans un premier roman au titre sans équivoque, Vi♀lence(s), Paule Andrau fait dire la violence par les femmes qui la subissent. Chacune d’entre elles s’exprime après des années d’un silence imposé par une société très nettement patriarcale, mais aussi en raison d’une autocensure suffocante et morbide, conséquence inévitable d’une domination masculine considérée comme allant de soi.


Paule Andrau, Vi♀lence(s). Maurice Nadeau, 189 p., 18 €


Initialement, trois femmes, qui resteront anonymes, désignées uniquement par des lettres, se retrouvent, pour des raisons différentes, à l’hôpital, prises dans une douleur qui leur est propre, et qu’elles vont partager avec nous, par ces voix nourrissant le récit ; leurs voix intérieures scandent le texte, elles sont restituées par Paule Andrau dans un geste de création qui revêt aussi une portée politique et éthique. Des liens se tissent progressivement entre les personnages, leurs histoires prennent peu à peu forme et sens. C’est une entreprise d’envergure que d’avoir pu prêter l’oreille à ces souffrances, à ces bribes de vie, réelles ou imaginaires, d’avoir pu les rassembler au fond de soi, de les ressentir et de les aimer au point de leur donner corps.

C’est une œuvre de générosité formidable que celle de Paule Andrau, qui donne naissance à ces voix, par l’entremise de la sienne, qui fait enfin entendre le cri de ces femmes à la dérive, folles, perdues, parfois mortes (car on parle aussi d’outre-tombe dans Vi♀lence(s)), qui leur accorde toute la légitimité et toute la dignité qui leur reviennent.

Vi♀lence(s), de Paule Andrau : voix de femmes qui souffrent

© Jean-Luc Bertini

Le récit coupe le souffle : l’autrice dénonce les violences faites aux femmes, endurées par des femmes, ou perpétrées par des femmes, sous des formes multiples. S’y déploie un éventail quasi infini de souffrances qui laisse se dessiner, progressivement, des portraits de femmes absolument bouleversants. On est parfois au bord de la suffocation en lisant Vi♀lence(s) : l’interdiction de dire subie pendant des années par ces femmes, mais aussi évidemment par des générations de femmes depuis des siècles, nous prend à la gorge encore maintenant. C’est dire s’il faut lire ce premier roman et entendre chaque monologue, s’il faut faire preuve de tendresse pour recueillir cette immense vague de désespoir, de chagrin et de colère, pour l’accueillir comme il se doit.

Car il s’agit aussi dans Vi♀lence(s) de la rage qui s’exprime enfin, de la fureur qui jaillit, étouffée pendant si longtemps, qui tue à petit feu celles qui ont donné tout ce qu’elles avaient sans avoir voix au chapitre, et qui se retrouvent dépouillées de tout, y compris et surtout d’elles-mêmes. À force de tenir le rôle que l’on attend d’elles, et l’on sait combien il est diaboliquement exigeant, elles n’ont pas eu l’occasion d’exister par elles-mêmes. Vampirisées par des hommes, des enfants, un travail, il n’est pas question de vivre vraiment. Ensuite c’est trop tard.

Difficile de ne pas penser à la description que fait Simone de Beauvoir de la femme de cinquante ans dans Le Deuxième Sexe : « On ne lui a appris qu’à se dévouer et personne ne réclame plus son dévouement. Inutile, injustifiée, elle contemple ces longues années sans promesse qui lui restent à vivre et elle murmure : “Personne n’a besoin de moi ! ” » Maltraitées par des proches, par un destin tragique, par la maladie, violées, tuées, ces femmes existent désormais dans ce récit où l’on entend la violence propre à la tragédie grecque, celle d’Eschyle et de la monstruosité sanglante. Parce que l’interdiction de parler tue celles qui la subissent, et parfois aussi ceux qui l’imposent. La mort est présente sans cesse, mort à soi, mort de l’autre désirée ardemment, meurtres, suicides… Mais le « peuple de la fente » se lève dans Vi♀lence(s), peuple qui n’est désormais plus bâillonné et qu’il va falloir laisser parler, et qu’il va aussi falloir écouter. Dont il va falloir cesser d’avoir peur.

Vi♀lence(s) est une lecture éprouvante, sanglante, tragique, qui pulvérise les faux-semblants auxquels des êtres sont assignés parce qu’ils sont des femmes. Le tableau est très sombre, mais il faut pourtant apercevoir, enfin, la présence de l’autre, celle d’une sœur, qui éclaire enfin la noirceur du constat, celle d’une fille qui décide de poser sa main sur l’épaule de sa mère, déchirée de toutes parts mais plus vivante que jamais lorsqu’elle se contemple dans un miroir, rendue à la vie : « Mais j’aime ce monstre qui ne ressemble plus à la figure de magazine trop bien léchée que j’ai été. C’est moi. Ces yeux trop larges qui dévorent cette face déformée, c’est moi. Cet animal blessé et prêt à mordre, c’est moi. Cette gueule de bagarreuse qui est sortie vivante de l’empoignade de la vie, c’est moi. Devant celle qui est revenue de l’agonie, je suis envahie par le cri de Médée, le monstre initial, la femme-serpent qui s’est arraché le cœur et a condamné la chair de sa chair pour survivre. Il martèle mes tempes comme la seule vérité qui éclaire mon néant : que me reste-t-il ? Moi. Tout un programme. Le programme de ma deuxième vie. » On gardera cet espoir d’une solidarité qui naît, d’une générosité qui existe bel et bien et qui fait advenir la possibilité de vivre pour soi, enfin.