La littérature en cellule

En 2019, 77, le premier roman de Marin Fouqué, nous avait saisis par sa langue et sa capacité à faire entendre la voix écorchée vive d’un jeune homme qui décide, un matin, de ne pas monter dans le bus pour aller au lycée. Son deuxième roman nous atteint aujourd’hui avec une force en rien émoussée et se révèle indispensable. G.A.V. (comme garde à vue), texte polyphonique quasiment irrespirable tant les voix sont puissantes et le sujet éprouvant, est un roman politique et un roman poétique tout à la fois : la langue y dénonce avec une énergie incomparable ce que la société fait subir à ceux qu’elle relègue, par sa violence, dans des lieux où le droit n’existe plus.


Marin Fouqué, G.A.V. Actes Sud, 448 p., 22 €


Alors que des coups de feu ont été entendus dans un quartier populaire, le lecteur est immergé dans un commissariat, pendant une nuit : Marin Fouqué fait parler à tour de rôle plusieurs individus retenus en garde à vue. Sous le patronage de Diam’s et de Dante, G.A.V. est une plongée tumultueuse dans la psyché de personnages aussi différents que trois jeunes manifestants supposés être des émeutiers, un vieux manifestant pacifiste, passionné par Nénette, un cadre sup plutôt antipathique arrêté sur la voie publique parce qu’il arrachait, ivre, des panneaux de signalisation, Angel, un jeune du quartier, habitué de la « G.A.V. », un collégien victime de harcèlement au bord du craquage, une jeune femme manutentionnaire le jour et écrivaine la nuit, un policier du commissariat, à l’âme sensible, qui depuis sa dépression fait les nuits et ne va plus sur le terrain. Tous en garde à vue. Et « là où la G.A.V. commence, la logique s’arrête ».

G.A.V, de Marin Fouqué : la littérature en cellule

Marin Fouqué (juin 2021) © Jean-Luc Bertini

Marin Fouqué nous impose une expérience électrisante, grâce à la variété des personnages et des situations, par cette profusion de paroles, de souvenirs, de colères qui donnent à lire une représentation de la société française contemporaine terriblement sombre. Le dispositif polyphonique accentue encore la noirceur de sa vision, dont témoignent l’accumulation des griefs et la brutalité de cette parole qui jaillit de chacun, sans filtre et sans retenue possible. On peut louer le travail de l’auteur, véritable poète aussi, qui particularise chaque voix, qui alterne différents rythmes et incarne complètement la rage, la colère, la peur, le sentiment d’injustice ou encore la résignation. La jeune femme exploitée le jour par une société d’intérim sans vergogne profite de la nuit pour travailler sa phrase, sans relâche : « Pour trouver quelque chose, il faut nécessairement le chercher, et K-Vembre cherchait totalement. Elle était persuadée qu’avec des séries à la demande de si grande qualité, la littérature ne pouvait plus se contenter d’histoire. Il lui fallait revenir à son essence : les mots, la phrase, le rythme, les ponctuations. Un point-virgule est une fin autant qu’un rebond. Un dernier assaut. Le souffle d’un condamné. La respiration d’une bête traquée. »

C’est incontestablement à l’essence de la littérature que revient Marin Fouqué sans pour autant négliger les histoires. Non pas celles qui font rêver et noient le quotidien sous un filtre douteux et bien-pensant, mais au contraire les histoires nécessaires tant elles nous parlent du monde dans lequel nous vivons et dont nous sommes tous responsables. Ces histoires qui exigent de nous la solidarité, seul espoir à l’horizon, parce que nous sommes tous concernés. C’est au manifestant pacifiste que reviennent les derniers mots du récit : « nous sommes une écrasante majorité. S’il suffisait, avec tendresse, enfin, ensemble, de se reconnaître, toutes et tous, parias. Ça suffirait ».

G.A.V, de Marin Fouqué : la littérature en cellule

Il y a du théâtre dans le huis clos constitué par G.A.V. et la fin du roman sonne comme le dénouement d’une tragédie dont le lecteur serait le chœur. Le dénouement d’une tragédie tristement ancrée dans la réalité contemporaine française. La construction du récit, la manière dont Marin Fouqué maintient une tension narrative à son plus haut point pendant plus de 400 pages fait de G.A.V. un roman très impressionnant, par sa maîtrise formelle mais aussi par son propos. Impossible de reprendre sa respiration, malgré quelques intermèdes poétiques ; on demeure sur cette ligne de crête d’un rythme parfois difficilement soutenable. Ce sont les violences faites aux femmes, les violences du capitalisme, les violences patriarcales, les violences racistes, les violences policières et criminelles, qui sont décrites ici par celles et ceux qui les subissent tous les jours, représentées dans leurs entrelacements et leurs interdépendances funestes. Marin Fouqué n’oublie rien, et le policier, sinistre témoin à qui l’auteur choisit de donner la parole, n’est pas beaucoup moins à plaindre que les naufragés qu’il voit défiler au commissariat : « Tu t’efforceras de ne pas trop réfléchir à chacun des destins croisés ce soir-là. […] Chacun d’entre eux représente un parcours, des choix, souvent des culs-de-sac répétés et répétés et répétés et répétés et répétés jusqu’à devenir des espoirs brisés, parfois de simples détours sans paysage, rarement des douches froides qui raniment. Tu as cessé de te raconter leurs chemins en boucle. Ça t’empêchait de dormir et tu connaissais déjà la fin ».

G.A.V., Garde à vue. Là où, surtout, il ne faut rien déclarer. Faire circuler le mot parmi les interpellés qui ne savent pas, qui ne connaissent pas encore les règles du jeu. Rien à déclarer : un refrain. Alors que tout est à déclarer précisément. Et c’est cette déclaration que fait Marin Fouqué dans ce roman magistral, une déclaration de celles qui engagent la conscience et les actes de leur auteur. Le cœur de la littérature.

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