Chronique de l’après-Commune

72 jours qui ont 150 ans

Après Comme une rivière bleue, Michèle Audin poursuit son histoire de la Commune de Paris en romancière. Dans Josée Meunier. 19, rue des Juifs, elle s’attache plus particulièrement à un quartier, celui du Marais, et aux lendemains immédiats de l’insurrection : perquisitions, traque des communards, exil, souvenirs des batailles et des barricades. Albert Theisz, ouvrier ciseleur, membre de la Commune, délégué à la poste, est l’un des héros de ce roman. Accompagné de Josée Meunier, blanchisseuse et habitante du 19 rue des Juifs, il survit grâce à elle.


Michèle Audin, Josée Meunier. 19, rue des Juifs. Gallimard, coll. « L’Arbalète », 208 p., 17 €


Michèle Audin dédie son livre à la mémoire de Madeleine Barthès, concierge. Dans ce geste inaugural empreint de sororité, le lieu qui apparaît dans le titre est d’emblée lié à une figure humaine, une femme, détentrice des clefs d’un immeuble qu’elle ouvre dès le premier chapitre du roman, un petit matin de juillet 1871, au commissaire de police Victor Berlioz, chargé de la perquisition du 19 rue des Juifs (devenue la rue Ferdinand-Duval). « Grande, maigre, tirée du lit », habillée d’« un tablier noir à fleurs bleues sur sa chemise de nuit », Madeleine Barthès parvient à égarer le commissaire de police dans l’immeuble qu’elle présente comme un véritable labyrinthe. Victor Berlioz, habillé de son ridicule « rase-pet », repart bredouille, tandis que Madeleine, victorieuse, tient la mémoire du lieu et connaît chacun de ses recoins, de ses objets et de ses habitants.

Le roman s’ouvre ainsi par un pied de nez au policier et par l’un des plus beaux chapitres, où les portes des appartements s’ouvrent et se succèdent, au rythme des noms des individus qui habitent l’endroit, de leurs portraits brossés en quelques lignes, et des inventaires d’objets qui rappellent les plus belles listes de Georges Perec. Ces inventaires témoignent d’une attention précise au quotidien et d’une certaine vision de l’Histoire par le détail. Ils parviennent aussi à donner la sensation au lecteur d’entrer véritablement dans le 19 rue des Juifs, en même temps que le commissaire de police qui relève la présence du moindre objet : « des draps et chemises sur des cordes à linge, dans une odeur moite de lessive, dans les cuisines, parfois à fenêtres ouvertes, malgré la pluie, / des caleçons, camisoles, caracos, des chemises, des corsets, des corsages, des cafetas à franges tressées, des casaques, chasubles, des culottes et des colifichets, cravates, cordelières, collets, ceintures, / des couvre-chefs, chapeaux, capelines, charlottes, chaperons, capuches et capuchons, calots, casquettes et le coltin de colton du fort des Halles ».

La liste des accessoires souligne la prise de pouvoir de la police sur la vie quotidienne lors de l’après-Commune mais elle devient aussi un moment poétique. Michèle Audin transmue l’inventaire autoritaire de la police en un passage sensible, dans lequel le commissaire ne maîtrise plus si bien la situation : « un bouquet de réséda dans une carafe, un pied de basilic dans un pot, / des fleurs elles aussi en pot, dont plusieurs sur les fenêtres, malgré l’article stipulant leur interdiction reproduit sur toutes les quittances de loyer, vous n’allez pas verbaliser mes géraniums, Monsieur le commissaire ». Elle instille dans la monotonie de l’énumération des variations, des entremêlements de voix, des échos sonores et des décalages lexicaux où se diffusent toutes les sensations de la vie.

Josée Meunier. 19, rue des Juifs, de Michèle Audin : l'après-Commune

« À la Tourelle, coin de la rue du Roi-de-Sicile et de la rue des Juifs, IVème arrondissement, Paris » par Albert Brichaut (1899) © CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet

Le passé de la Commune s’anime entre les listes et les énumérations mais aussi entre les paroles rapportées par la romancière avec une grande maîtrise. Michèle Audin parvient à transmettre la joie des discussions et des paroles échangées lors des soirées et des dîners improvisés au 19 rue des Juifs, à l’image du passage relatant l’anniversaire de Madeleine, le 14 juillet, un soir de shabbat, au cours duquel les habitants de l’immeuble dégustent une tarte aux poires. Les invités se remémorent la révolution de juin 1848 et évoquent le personnage de Mlle Joséphine, ayant défendu, à quinze ans, « un drapeau rouge dans une main et un fusil dans l’autre », une barricade de la rue du Roi-de-Sicile. Les paroles échangées avec vivacité témoignent d’une nostalgie heureuse pour une révolution où « cette fois les barricades étaient victorieuses » :

«  – C’était la dernière fois, a dit quelqu’un.

–  Parce que les bourgeois étaient avec nous. Passez-moi vos assiettes, a dit Jacques.

–  Ils n’étaient pas vraiment sur les barricades. C’est quand même toujours nous qui nous faisons casser la gueule, a dit Pierre.

–  Et remercier par coups de pied au derrière.

–  Ils disent « le peuple » et ils pensent « nous ». »

Les paroles fusent entre les assiettes qui tintent et les chansons d’époque entonnées par les invités. L’amertume et la peur qui auraient pu être le sujet d’un roman consacré à la période de l’après-Commune laissent place à l’expression d’une nostalgie mêlée de combativité et d’énergie joyeuse.

Josée Meunier. 19, rue des Juifs étourdit son lecteur, si bien qu’il est parfois difficile de trouver le fil rouge entre les différents chapitres du roman. Mais cet égarement est à l’image de celui des personnages eux-mêmes, traumatisés par la répression et les massacres, les enfants morts de faim et de froid, les proches disparus. Michèle Audin restitue avec pudeur cette fragmentation et l’on sent à travers ses personnages la rupture, la perte de repères la plus intime. Le chapitre consacré au changement de coupe de cheveux d’Albert Theisz, héros du roman, s’apprêtant à partir en exil à Londres avec un faux passeport, est un exemple de cette transformation forcée, touchant les hommes et les femmes jusque dans leurs corps. Le quartier lui-même, le Marais, où la plupart des histoires du roman se situent, est le miroir le plus troublant de ces bouleversements. Marqué par les traces des barricades, les cicatrices des massacres, le IVe arrondissement apparaît meurtri, tout particulièrement lors de l’évocation de la Semaine sanglante et de la participation des habitants du 19, rue des Juifs. L’évocation de Gabriel Lévy, seul à cette adresse à avoir été tué lors des combats, est l’un des plus beaux témoignages de ce moment : « Son corps a été jeté dans un coin avec beaucoup d’autres, puis débarrassé comme une immondice. Deux ouvrières de la rue du Roi-de-Sicile l’ont vu, « la peau trouée de balles », d’après l’une, « cadavre percé de coups de baïonnettes », selon l’autre […]. Personne n’est allé déclarer son décès à la mairie ».

Comme dans son livre d’enquête sur la Semaine sanglante, publié au même moment que le roman, Michèle Audin fait place aux disparu·e·s et aux oublié·e·s de la Commune en les ancrant dans un espace qu’elle sait faire revivre dans toute son ambivalence, entre stabilité et instabilité. L’évocation de l’exil à Londres d’Albert Theisz, ouvrier ciseleur, membre de la Commune et caché dans l’immeuble avant son départ, renforce la fragilité du héros qui n’a plus d’espace à lui : « De traqué, il devient fugitif ». La correspondance qui se noue entre Josée Meunier, partie le rejoindre, et les habitantes de l’immeuble du Marais met en lumière la solidarité entre femmes et l’attachement à un lieu-refuge originel, symbole de la vie à Paris à partir de juillet 1871. Josée Meunier, ouvrière blanchisseuse, fait le lien entre ces espaces et apparaît comme un personnage pivot du roman. Oubliée de l’Histoire, c’est pourtant elle, semble-t-il, qui permet à son compagnon de tenir. Michèle Audin lui rend à travers ce roman un magnifique hommage, ainsi qu’à toutes ces femmes qui, sur les barricades ou dans les maisons, ont donné vie à la révolution et l’ont fait tenir, jusque dans l’après.

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