Le récit vertigineux de l’affaire Finaly

Dans son dernier roman, Comètes et perdrix, Marie Cosnay s’attaque à un fait divers devenu affaire d’État, et c’est une réussite. L’écrivaine construit un récit tourbillonnant et éblouissant autour de l’affaire Finaly, qui secoua et divisa l’opinion internationale dans les années 1950. Et c’est nous, aujourd’hui, qui sommes secoués par une prose aussi brillante que légère, qui claque et virevolte.


Marie Cosnay, Comètes et perdrix. L’Ogre, 169 p., 19 €


Marie Cosnay met à nu les différentes strates temporelles, établit des liens restés jusque-là souterrains et secrets, croque des portraits savoureux ou inquiétants, s’amuse aussi des codes littéraires, travaille à bras-le-corps la matière du passé en posant, en creux, la question aujourd’hui plus que jamais fondamentale de l’accueil. Dans ce livre à mi-chemin entre l’essai et la fiction, fruit d’un travail de recherche méticuleux et approfondi, le lecteur est catapulté dans une affaire obscure et complexe dans laquelle deux enfants juifs, Robert et Gérald Finaly, cachés pendant la guerre alors que leurs parents ont été déportés et assassinés à Auschwitz, sont enlevés et séquestrés lorsque leur tante, réfugiée en Israël, réclame leur retour.

Comètes et perdrix, de Marie Cosnay : le récit vertigineux de l’affaire Finaly

« Détective » (2 mars 1953) © D.R.

Antoinette Brun, qui les a cachés et les a baptisés, faisant donc de ces deux enfants des membres de l’Église, refuse en effet de les rendre à leur famille, à leur religion et à un pays où ils n’auraient aucun avenir si ce n’est celui du kibboutz, avenir de « cantonniers des bords de route ». Le théâtre de ce drame est le Pays basque, ce qui ne simplifie rien. L’affaire est portée devant les tribunaux. Véritable affaire d’État née d’une histoire a priori individuelle, elle cristallise plusieurs clivages, politiques, religieux, idéologiques. Elle fait entendre l’antisémitisme de l’époque, dont on aimerait qu’il soit de l’histoire ancienne, tout comme les multiples responsabilités de l’Église. Le récit se termine par un chapitre intitulé « 12 mars 1938, Vienne », dont l’exergue est tragique et lapidaire : « Archives du Vatican, l’Anschluss, Fritz Finaly et Anni Schwartz. » Les derniers mots seront ceux du destin des parents des deux frères : « Le convoi 69 part le 7 mars 1944. Sur les mille cinq cents personnes du convoi plombé, mille trois cent onze sont gazés à leur arrivée à Auschwitz, trois jours plus tard. »

Comètes et perdrix est un livre politique. L’écrivaine, dans un prologue écrit en mars 2020, confie sa peur dès les premières lignes. Peur de « ce qui va venir », de ce « qu’on voit venir ». Alors que s’égrène, jour après jour, le nombre des victimes en Méditerranée, victimes dont on ignore d’ailleurs toujours les noms, on entend l’urgence de la question posée par Marie Cosnay, celle des frontières, de l’accueil et des responsabilités de chacun dans une histoire toujours en cours. En donnant à l’affaire Finaly un traitement si original et si abouti, elle parvient à mener de front une réflexion historique et une réflexion éthique, à nous projeter dans le passé comme dans l’avenir, de manière d’ailleurs plus ou moins explicite selon les moments du livre.

Comètes et perdrix, de Marie Cosnay : le récit vertigineux de l’affaire Finaly

« Détective » (2 mars 1953) © D.R.

C’est la grande réussite de Comètes et perdrix : Marie Cosnay fait tout en même temps, et c’est étourdissant d’intelligence. Dans une succession de chapitres courts, dont les titres sont composés d’une date et d’un lieu, chapitres toujours précédés de brefs résumés en exergue, elle reprend les différents fils de l’affaire Finaly, met au jour les nombreuses et complexes trames d’une histoire aux multiples ressorts. En tendant à l’exhaustivité, en exhibant parfois les coutures du récit, ses failles, elle déjoue tous les codes de l’enquête historique au profit d’un récit explosif.

Pour celui qui ne connaît pas grand-chose de cette affaire, il faudra soit se renseigner un peu – et la bibliographie finale peut l’aider – soit accepter – et c’est savoureux – de se laisser balader au gré des entrelacs que trace l’écrivaine, et qu’elle surjoue aussi, en ajoutant des notes biographiques ou encore des commentaires sur le travail en cours. L’écriture réinvente le réel, la précision topographique et toponymique crée une langue à part dans laquelle le lecteur se fraie un passage. Il voit alors se déployer sous ses yeux ce passé perdu que Marie Cosnay fait revivre dans un mélange de sérieux et de gaieté pour le moins surprenant. On devine que l’écrivaine s’amuse tout autant qu’elle dénonce. Les deux vont de pair ici, et font de ce récit un alliage subtil et surprenant.

Comètes et perdrix, de Marie Cosnay : le récit vertigineux de l’affaire Finaly

Marie Cosnay maîtrise tous les codes littéraires et déjoue les stéréotypes. Sous sa plume aiguisée, Comètes et perdrix, livre aux racines historiques, devient un mélange de roman d’espionnage et de récit à sensations. La couverture des éditions de L’Ogre est de ce point de vue une véritable réussite. L’écrivaine joue avec les codes, avec nos nerfs aussi parfois, lorsque nous finissons par nous égarer dans les multiples rhizomes du récit. Pour exemple, ce propos en exergue d’un chapitre : « Juin 1953, encore. (De la vie qui va jusqu’au bout, de Moïse Keller qui ne lâche rien, de Silhouette que l’histoire a oublié, de Georges Bidault qui s’en est mêlé, de Verdun et de Vichy, des tours et des retours, de Juan André Richard, œnologue à San Sebastián, agent triple.) ».

Drôle de mélange pour un récit consacré à deux enfants dont on n’entend presque rien. Cette enfance soumise à la folie des adultes est comme le point aveugle de Comètes et perdrix, qui ne cesse d’interroger. Brinquebalés d’un endroit à l’autre, on sait parfois l’ennui de Robert et de Gérald Finaly, leur épuisement, les pieds réchauffés dans la main d’un aubergiste ou plus sûrement dans un four, d’après ce qu’en sait Marie Cosnay. Mais rien de la souffrance qui a pu être la leur, victimes pourtant d’une pensée en déréliction, partagée par nombre de protagonistes de cette sinistre histoire. Il semble que leur silence est assourdissant, et qu’il y a là, aussi, une volonté de l’écrivaine d’être à leurs côtés. Le désir de faire retentir ce silence résulte de la colère qu’on entend sourdre dans ce récit brillant.


EaN a rendu compte de deux romans de Marie Cosnay, Épopée et If, ainsi que de sa traduction des Métamorphoses.