Le présent alarmant du roman

Depuis Schelling et la réalité finie (1966) et Les métaphores de l’organisme (1971), Judith Schlanger a publié plus d’une vingtaine d’ouvrages qu’il serait impossible de ranger dans un domaine circonscrit – entre philosophie, histoire des sciences ou des « idées », analyse des « œuvres », voire autobiographie. C’est à tout le moins une « lectrice » extraordinaire (ce mot figure dans le titre d’un de ses livres, La lectrice est mortelle). Ses plus récents essais, brefs, allient à la densité et à la précision de la pensée une inspirante liberté. C’est le cas d’Une histoire de l’intense.


Judith Schlanger, Une histoire de l’intense. Hermann, coll. « Savoirs Lettres », 100 p., 22 €


La plus vive, la plus claire (en même temps qu’énigmatique) détermination, c’est ce qu’on sentira d’emblée dans cet ouvrage de moins de cent pages. Des gestes de pensée y sont audacieusement décidés, mais de telle manière qu’en même temps ils se livrent à ce qu’ils ne prétendent jamais envelopper ou surmonter :  ils affrontent de l’historiquement débordant qu’il faudra, soudain, obliger à devenir sensible, à s’exposer, fût-ce furtivement… Judith Schlanger ose donc interroger, sans nulle enflure, une double démesure : celle de la guerre entre Russie et France au temps de Napoléon et, lui répondant, s’y confrontant, celle du roman de Tolstoï, La guerre et la paix.

Cet essai, oui, c’est, d’emblée, l’audace de la brièveté, c’est l’initiative de l’incisif – pour se confronter aux monstruosités historiques de la guerre de masse en même temps qu’à l’œuvre énorme, au roman si ample et agité de Tolstoï. Combien directes, les formulations de Judith Schlanger ! Elles se décochent ou s’insèrent dans l’immaîtrisable : elles s’y font énigmes et provocations à penser.

Les deux termes qui font le titre – « Histoire de l’intense » – n’entrent-ils pas aussitôt en tension ? Que peut être encore l’intensité d’existences individuelles – brins qui flottent, braises infimes – lorsque des vagues opaques les happent en bouleversant l’espace-temps même ? Comment donc « l’intense », vital mais voué à se consumer en sa propre instantanéité au sein de l’informe, pourrait-il devenir objet d’« histoire » ?

Une histoire de l’intense, le nouveau livre de Judith Schlanger

« La bataille de Smolensk » par Jean-Charles Langlois (1839)

Dans son titre, Judith Schlanger ne mentionne ni les guerres napoléoniennes ni l’œuvre de Tolstoï : rien, dans son essai, ne devra venir à penser et à dire que selon l’irréductible vivacité des gestes mêmes de sa pensée. Il est vrai aussi que ce livre ne s’inscrit dans aucun champ d’études qui serait d’avance identifiable et déjà balisé : « ma lecture, écrit Judith Schlanger, est une lecture directe dénuée de toute érudition, une lecture profondément étrangère à la critique littéraire ». Ce qui nous vient par ces pages, c’est, plutôt que du savoir, une manière d’expérience, et combien singulière (non loin, si différents que paraissent leurs objets, de ce que cherchaient les autres ouvrages récents, tout aussi brefs, de Judith Schlanger – par exemple Ma vie et moi, où la dualité étrange, incisive, du titre promettait d’ouvrir le réel advenu d’une existence individuelle pour y faire affluer le plus vif élément…).

Proportions sidérantes, donc, dans l’agitation des phénomènes historiques évoqués par ou à travers Tolstoï. Voici des vagues énormes qui déferlent, roulant les unes sur les autres, ravageant tout temps et tout espace humains. Et puis voici soudain (révélation banale et intenable) ce dont elles sont réellement faites : rien que des vies-particules follement emportées, rien que ces innombrables gouttelettes scintillant, fugitives entre vie et mort…

Nulle maîtrise, dans ces emportements et ces disproportions, qui tienne. Les prétendues décisions des chefs – celles de Napoléon d’abord – ne sont qu’illusions de prises sur les déferlements de masses. Ainsi la bataille de Borodino n’aura-t-elle été qu’« un révélateur qui détruit le sens même de tout engagement militaire ». Telle est, sobre et impitoyable, la force critique de la lecture que Judith Schlanger fait de La guerre et la paix. C’est à une singulière « déflation » qu’elle aura travaillé.

« Le ressort général de l’histoire, écrit-elle, le jeu des forces et des masses, n’est pas intentionnel, et c’est tout ce qu’on peut en dire. À l’horizon, pas de savoir possible. » Il devient évident que les généraux qui, organisant, prévoyant, ordonnant, s’étaient persuadés qu’ils auraient la maîtrise de ce qui allait arriver, n’auront été que les jouets dérisoires de leurs illusions. Ou, si leurs décisions comptèrent, ce ne fut jamais comme ils avaient cru pouvoir le prévoir. N’est-ce pas aussi que, si énormes que soient les déchaînements de masses, la « substance légitime de l’histoire » (selon les formulations de Judith Schlanger) – faite, inévitablement, « des histoires particulières de cas » – reste de l’ordre de l’accidentel, de l’aléatoire ? (Et ne devrait-on pas constater de surcroît la défaite et la vanité des « philosophies de l’histoire » ?)

Dans sa lecture du roman de Tolstoï, Judith Schlanger s’attache, avec une ironie indulgente, au rôle – ou non-rôle – du général russe Koutouzov. Il est, dit-elle, le « héros militaire passif » (et l’ironie, plus encore que Koutouzov, vise implicitement, et plus cruellement, Napoléon, qui aura cru commander aux événements). Un « chef décevant qui n’agit pas » : tel est Koutouzov. « Avec ses dérobades et ses bâillements, il a tous les traits d’un antihéros. » Et « c’est justement sa passivité qui fait de lui l’homme de la situation » – soit du « désastre impuissant de la guerre ». Koutouzov aura donc compris « contre tous qu’il ne faut pas défendre Moscou ». C’est pourquoi « ses décisions militaires négatives sont justes », « Koutouzov a su rester passif, obscur, inerte, se taire, faire barrière pesamment. Il a été la voix silencieuse du peuple russe ».

À « l’emportement irrésistible de la violence » (que, comme le rappelle Judith Schlanger, Tolstoï a perçu non loin de Joseph de Maistre ou de Proudhon qu’il aura lus ou rencontrés), voici pourtant que semble pouvoir échapper « la paix qui triomphe dans l’innocence joyeuse des enfants Rostov et l’ardeur juvénile de Natacha ». Et Judith Schlanger – comme si l’enfant était là, lumineuse, dans la joie du présent – insiste, d’un déictique attendri : « cette Natacha »… Hélas, voici qu’un peu plus loin la fête familiale va devenir l’occasion de se livrer au plaisir de la chasse. Alors, on tuera le gibier – « pour la joie de tuer ». Et Judith Schlanger conclut âprement : « au cœur de l’idylle est le plaisir de tuer ».

Une histoire de l’intense, le nouveau livre de Judith Schlanger

« Napoléon près de Borodino » de Vassili Verechtchaguine (1897)

De « l’intense » (que dit le titre énigmatique du livre), quelle pourrait bien être l’« histoire » ? L’intense, n’est-ce pas ce qui ne brûle jamais que pour une existence particulière, ce qui s’impose en pure verticalité au cœur du temps ? Et n’est-il pas voué à se consumer sur place, dans « la puissance du présent effectif » ? Judith Schlanger se tourne soudain vers Péguy : pour lui, dit-elle, « aujourd’hui se dresse chaque fois à la perpendiculaire ». C’est, insiste-t-elle, « le pouvoir du présent ». Et il faut reconnaître que « l’actualité vive est une force rayonnante qui échappe par nature à l’enchaînement historique ». C’est au plus près du discours historique mais aussi contre lui que le roman peut nous ramener à cette vivacite de l’« actualité » et à ces instants tout de verticalité insérés dans et contre l’histoire.

(Reparcourant Tolstoï avec Judith Schlanger, il m’est arrivé de penser aux présents calcinants des romans de Faulkner, à ces instants qui soudain – dans Le bruit et la fureur, par exemple – se font radicale verticalisation où tout se consume.  Et c’est encore, de Faulkner, le méconnu Parabole. A Fable où est évoquée la Première Guerre mondiale, qu’on aimerait offrir à une lecture comme celle que Judith Schlanger ose de Guerre et paix. Ou voici que, sous l’effet des pages si vives de l’essai de Judith Schlanger, on pourrait se sentir survolé par les monstrueuses et menaçantes Moires – ou Parques – que Goya peignit sur un mur de la Quinta del Sordo : de terreuses présences planant sur l’humanité, de mornes « intensités » nocturnes issues des « désastres » de la guerre menée en Espagne par Napoléon…

« Intus et in cute » : non loin de la fin de son livre, Judith Schlanger cite ces mots du poète Perse (dont elle signale qu’ils ont été déjà cités par Rousseau et par Kant). Elle le fait avec quelque désinvolture ironique (Perse est, ose-t-elle au passage, « un poète latin qu’on est aujourd’hui en droit d’ignorer »), mais c’est aussitôt pour introduire des phrases qui, pour son lecteur, resteront parmi les plus fortes du livre : « En profondeur dans la blessure. À fond dans la coupure même, droit en soi du tranchant de la lame. Pour se rejoindre par la blessure il faut se porter un coup juste. Et c’est par des coups de lance portés sur eux-mêmes que certains se rejoignent. » Et elle revient alors, irrésistiblement, à Tolstoï qui, dit-elle, « s’atteint, ces années-là, par le brillant noir de Guerre et paix».

On ne peut que revenir à des propos du tout début du livre : Judith Schlanger – abordant, donc, Guerre et paix – soulignait « l’extraordinaire grondement intuitif et conceptuel qui se joue dans l’épaisseur des pages ». Et elle poursuivait : « Comme le remarque Tolstoï, une œuvre qui englobe fiction romanesque, histoire militaire et discussions d’idées n’est ni un récit historique ou psychologique, ni l’exposé d’un système. Elle n’appartient à aucun genre littéraire. »

Et, pour dire cet inconnaissable qui – nous poussant ou nous appelant, nous égarant pour mieux nous brûler – se libère en une force d’effectuation féroce, Judith Schlanger traçait alors une phrase d’une évidence toute plastique, si réaliste ou, plutôt, réalisatrice… et qui pourrait rappeler certaines scènes d’Andreï Tarkovski : « On y avance comme sur une surface volcanique où plusieurs valeurs et plusieurs urgences surgissent et se dérobent et reparaissent plus loin comme des flammèches. »

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