Un grand roman social

Chaque partie de La vie légale porte le nom d’un personnage (Joséphine, Blanche, Marianne-Lalie, Grands Yeux), et chacune imagine un pan de sa vie aux alentours du 11 septembre 2001. Dominique Dupart situe son action dans une région qu’elle connaît parce qu’elle y enseigne : le Nord de la France, divisé ici entre un campement de migrants, un campus universitaire et une cité. L’ensemble forme une fresque à la fois immense et minutieuse, une épopée sociale ambitieuse et engagée au sens fort.


Dominique Dupart, La vie légale. Actes Sud, 398 p., 22,50 €


Le roman commence par engager des personnages, des vrais, des êtres de chair et de cœur, des personnes souvent ballottées par les mouvements de l’histoire, les déplacements, les migrations, les destructions. À eux tous, ils composent un échantillon vivace de ce qu’au XIXe siècle on appelait le « peuple ». Songeons qu’aujourd’hui il paraît presque étrange de parler de peuple ; de ce peuple méprisé et soupçonné de mal voter quand il n’existe que caché sous le mot « populisme ».

Justement, Dominique Dupart pense le contraire : le droit de vote est même le sujet principal de sa Vie légale, et nous y reviendrons. En attendant, qui est-il, ce peuple, dans sa tétralogie ? Il est Joséphine, peut-être venue d’Afghanistan ou de la région ouïghoure. Il est madame Dabritz, secrétaire d’université qui a hébergé Joséphine au mépris de la loi. Il est Guillaume, le fils de madame Dabritz, amoureux et marié à Joséphine. Il est Blanche, jeune spécialiste de Mallarmé qui débarque des États-Unis après le 11 septembre, dont Joséphine sera une des élèves les plus attentives. Il est le vieux Khaled Belabed, père de huit enfants, dont une fille, belle et convoitée par les garçons. Il est Selim, qui fuit la « téci » pour s’engager dans la Légion. Et les autres, les frères, les parents, les voisins, les amis, les rivaux…

Tous vivent dans des lieux inhospitaliers : F2 meublés de canapés-lits, jungle-bidonville, tours dont la dégradation humilie et rend fou. Le roman ouvre le soupirail d’une France qui vit dans la dèche mais qui palpite, se débrouille, s’entraide, dérange, réfléchit, enfreint les lois, oblige à agir et n’a que faire des codes de la bourgeoisie – elle ne la croise jamais.

Dominique Dupart, La vie légale

Les Livres de la Jungle, librairie dans le campement de réfugiés de Calais (2016) © CC/Katja Ulbert

La vie légale met en scène et en acte la frontière poreuse qui sépare le droit du non-droit, le vrai du faux papier, le vrai du faux nom. Les gestes et les démarches de chacun soulèvent la question juridique et existentielle de ce que l’auteure nomme la « vie légale », superbe expression qui rend vertigineux qui y réfléchit. Une vie ? La vie ? Déclarée ? Reconnue ? Appartenant à qui ? À moi ? À l’État ? À la nation ? À « Dieu-Allah-God » ? Et si l’illégalité était le berceau de la légalité à venir ?

Le roman est irrigué par une réflexion nourrie sur ce que signifie « être » au regard de la loi. Pour l’auteure, cette reconnaissance civile a un nom très précis : le droit de vote. Dominique Dupart est une experte de la littérature et de l’histoire du XIXe siècle français. C’est un trait distinctif de son roman : elle envisage notre siècle, non pas à la lumière du précédent, mais du XIXe, plus précisément de deux grandes figures, Napoléon et Lamartine. Le lecteur pouvait d’ailleurs s’attendre à ce que Victor Hugo soit le Commandeur du roman. Mais non, Dominique Dupart emprunte une autre voie. Elle oublie sciemment la référence au père des Misérables. Sa grille de lecture est beaucoup plus imprévisible et personne ne pourra l’accuser de misérabilisme.

Il y a dans son roman, non des digressions, mais des échappées folles, des embardées vers Napoléon qui revient comme un spectre, tyran conquérant ou, au contraire, faible et embourbé dans la Bérézina, ou encore génie visionnaire et père du code civil. Napoléon apparaît évidemment dans des détails liés aux personnages, le vieux Khaled Belabed, par exemple, qui a volé une rosette de la Légion d’honneur et lit des ouvrages sur l’empereur. Mais souvent il surgit comme un diable ou un joker au moment où on s’y attend le moins. Ce qui semblait anachronique devient soudain pertinent et crûment actuel. Certains lecteurs seront choqués mais ce sera bon signe.

Le roman est aussi parsemé de références à Lamartine, chantre du suffrage universel. Dominique Dupart a écrit plusieurs ouvrages savants sur ce grand poète, et elle a fait le pari fou de lui donner la parole à travers Rachid, qui harangue la foule dans un local social minable. Le mariage entre l’aristocrate porte-parole de la démocratie en 1848 et le fils d’une cité pourrie était risqué. Il tient, même s’il branle ici ou là. Si la France a encore un sens, elle vit là, dans ce type de rencontre inattendue, de carambolage des styles et des origines.

L’assimilation aura lieu. « C’est forcé », affirme Rachid. Dominique Dupart n’est dupe de rien. Elle met en scène le désespoir, la haine, l’injustice, la violence et les violences (policières, déjà, en 2001), le suicide, mais elle y croit, elle est fondamentalement optimiste. Le temps, l’usage, l’école, l’amour et la sensualité des corps qui se pénètrent, les enfants qui naîtront… De ce riche terreau viendront l’assimilation, de nouveaux plants, de nouveaux citoyens. Son roman est porteur d’une vitalité et d’un espoir fous, d’une générosité réelle, d’un vrai goût de l’expérimentation et de l’extrême.

De fait, chez elle, l’écriture est un sport extrême. Son style n’a rien de la langue blanche et policée ni du lyrisme de son mentor romantique. Contemporaine, sa prose est écrite au présent de l’indicatif, coupé de tous les temps du passé. Les voix de l’auteure et du narrateur se mêlent et se démêlent avec une adresse parfois maladroite. Des dialogues avortés apparaissent, des italiques cassent l’unité, des sauts de lignes font poésie. Il arrive que la ponctuation saute et que les virgules manquent – et si c’était une faute de correction ? Le livre sait rire, lui aussi.

Dominique Dupart, La vie légale

Chacune des quatre parties du roman penche vers un style propre, mais toujours fondé sur l’entrelacement des niveaux de langue, du verlan au vocabulaire savant. Partout l’oreille entend la voix d’une Zazie, ses fautes de français si précieuses, sa gouaille nourrie par la langue râpeuse du 9.3, pas née du temps de Queneau.

La forme de La vie légale est débordante. Le roman est copieux. Çà et là, il part en vrille et se perd. Qu’importe, il repart à la page suivante, la fleur au fusil. Inversement, il donne naissance à des moments de grâce où les mots improvisent et dansent : « Mec J’en ai vu qui dansaient en le faisant allongé à moitié redressé sur un coude, toute la lumière douce des veilleuses tombée sur eux Une voie Deux voies Trois voies Quatre Ils faisaient ça aux heures dangereuses Ils traversaient face aux phares À ces heures-là, c’est que le décor qui bouge un peu d’enthousiasme dans la voix […] C’est compliqué de parler autrement qu’avec des images ».

Dominique Dupart cherche, tente, renouvelle, mais elle sait très bien où elle va, socialement, politiquement et formellement, du point de vue littéraire. Elle vise à donner du sens et à relier ce qui semble impossible à relier, la poésie et le béton, le je romantique et la cité mondialisée. Parmi les personnages de La vie légale, elle a un double, Blanche, qui donne un cours sur la poésie du XIXe siècle. « Devant les étudiants, [Blanche] privilégiait des morceaux poétiques qui témoignaient d’un peu d’énergie, des morceaux qui étaient susceptibles d’entretenir un rapport à l’ambiance du temps en dépit des ruisseaux ondoyants, ramées, océan chéri, flots harmonieux, nouveaux rivages, heures propices, rapides délices, etc. qui parasitaient. »

Repérer l’énergie là où elle vibre, croire, surtout ne pas ranger les poètes au fond d’un manuel et en haut des étagères, mais les débarrasser de leurs vieux oripeaux pour extraire leur élan vital. Telle est la mission que Blanche s’est assignée devant ses élèves. Tel est le défi que Dominique Dupart relève avec conviction dans son anti-roman national.