Qui fait scandale ?

Plutôt que d’analyser les discours haineux qui triomphent depuis vingt ans, Les empoisonneurs cherche à montrer les ressorts par lesquels ils ont été légitimés et tolérés dans des médias respectés jusqu’au plus haut sommet de l’État. Aussi court qu’efficace, le livre de Sébastien Fontenelle permet d’interroger les ressorts du scandale dans le débat public et intellectuel : comment en vient-on à accepter des discours délétères ?


Sébastien Fontenelle, Les empoisonneurs. Antisémitisme, islamophobie, xénophobie. Lux, 124 p., 10 €


Pour la troisième fois, Éric Zemmour vient d’être condamné pour « provocation à la haine » par la justice française, après sa participation à la « Convention de la droite » organisée par Marion Maréchal. Ses propos à l’encontre des musulmans et de l’islam, rendus responsables d’une sorte de guerre civile imaginée par l’éditorialiste, avaient suscité un scandale légitime, à deux titres : d’une part, en ce que l’épisode révélait de façon plus visible encore la teneur raciste, violente et haineuse des propos du personnage ; d’autre part, de nombreuses voix s’étaient émues de la retransmission en direct du discours sur une chaîne d’information en continu.

S’il est toujours délicat de penser à partir de décisions de justice, cette condamnation permet de repérer une diffusion plus large du scandale entourant le journaliste d’extrême droite. Ce consensus malheureusement relatif est le fruit de nombreux efforts sur le long terme, de la part de militants, de critiques des médias ou plus récemment d’historiens avec la comparaison que Gérard Noiriel a proposée entre Zemmour et Drumont. Cette mobilisation a permis d’affirmer le caractère proprement scandaleux des propos du polémiste… sans pour autant parvenir à rabaisser son aura médiatique, encore florissante.

Le livre de Sébastien Fontenelle permet de comprendre ensemble ces deux aspects du scandale, en analysant l’ascension politique et médiatique d’Éric Zemmour au sein d’un ensemble plus large de personnalités et de discours qualifiés d’« empoisonneurs » – celles et ceux qui permettent à l’antisémitisme, à l’islamophobie et à la xénophobie d’infuser dans le débat public. La force de ce livre court et efficace réside dans sa volonté de démontrer l’abjection des discours en même temps qu’il décrit le système institutionnel qui les légitime constamment.

En creux, Les empoisonneurs montre que ces discours de haine ne peuvent être combattus dans un espace intellectuel et politique abstrait, où les mots, les idées et les individus seraient isolés des conditions de production de leur parole et de leur autorité. Le scandale des propos de Zemmour – ou d’Ivan Rioufol, Renaud Camus, Alain Finkielkraut… – paraît ainsi peu intéressant et relativement consensuel comparé au scandale que constitue leur notoriété, leur notabilité. En un mot, la lutte sur le seul plan des idées paraît biaisée et peu efficace si elle se refuse à une cohérence plus globale et plus systématique.

Sébastien Fontenelle, Les empoisonneurs. Antisémitisme, islamophobie, xénophobie

L’exemple le plus éloquent fourni par Sébastien Fontenelle, par ailleurs journaliste à Politis, est celui d’un éditorial du Monde du 1er octobre 2019, suite au discours de Zemmour à la « Convention de la droite ». Le quotidien qualifiait l’éditorialiste d’extrême droite de « délinquant et pyromane », et affirmait qu’il existait une responsabilité médiatique à ne pas permettre que ses idées soient diffusées. Quelles idées ? Celle du « grand remplacement » fantasmé par Renaud Camus, l’idée d’une guerre civile provoquée par l’islam et l’immigration, d’une crise de la masculinité et de la virilité soutenue par le féminisme et confinant à une destruction de la civilisation… Pourtant, quelques jours plus tôt, Le Monde publiait un entretien particulièrement bienveillant envers Alain Finkielkraut, qui revendique de longue date sa proximité avec Renaud Camus et reprend à son compte de nombreuses théories similaires. Le scandale n’est ainsi pas celui des idées, mais bien celui des personnes qui les tiennent. Les empoisonneurs rappelle pourtant à quel point les deux personnages ont soutenu des livres explicitement racistes, revendiqués comme une influence idéologique majeure par les terroristes d’extrême droite des vingt dernières années : Renaud Camus ou Oriana Fallaci, encensés par ces éditorialistes, ont contribué à armer le bras meurtrier d’Anders Breivik ou de l’auteur de l’attentat de Christchurch en Nouvelle-Zélande.

Le livre de Sébastien Fontenelle cherche à objectiver les raisons de telles disparités dans notre capacité collective à définir l’objet du scandale, en esquissant les grandes lignes d’une généalogie de la haine et de la bêtise légitimées. Contre l’amnésie propre à la frénésie du tempo médiatique contemporain, il retrace ainsi la chronologie de ces discours en incluant les pouvoirs médiatiques (chaînes d’information en continu, radios privées et de service public, journaux parfois « de référence ») aussi bien que les personnalités et institutions politiques : qui se souvient que le pouvoir actuel entendit célébrer Maurras ? Qui se souviendra que l’actuel président de la République a accordé une interview à un hebdomadaire d’extrême droite (Valeurs Actuelles) ? Cette succession d’événements à ne pas isoler permet de substituer à l’habituelle interrogation politique (« est-il raciste, est-elle fasciste ? ») une question plus opératoire : pourquoi certains propos font-ils scandale et d’autres non, alors même qu’ils sont comparables, voire similaires ?

La première question est un piège du débat politique revenu sur le devant de la scène ces dernières années, autour de nombreux sujets. Les Gilets jaunes ou autres manifestants dénoncent l’autoritarisme politique : qu’ils aillent donc en Corée du Nord ! Noirs et musulmans se sentent victimes de racisme systémique ou d’État : qu’ils aillent voir ailleurs (aux États-Unis) ce qu’est le « vrai » racisme ; et si on s’offusque de voir triompher les idées de l’extrême droite, c’est qu’on est aveugle au danger de l’extrême gauche (qui rejoint, comme le veut une tradition aussi absurde que factuellement erronée, l’extrême droite)… Cette vision symétrique délirante du monde des idées, politiques ou non, paraît empêcher une approche plus engagée et donc plus démocratique sur ces questions.

En cela, le livre de Sébastien Fontenelle peut se lire comme une invitation à repenser le scandale, qui est ce qui nous fait trébucher. Il s’agirait plutôt de remplacer le débat stérile autour de la qualification des propos et des individus (« Éric Zemmour, Ivan Rioufol, Alain Finkielkraut sont-ils ou non d’extrême droite ? ») par un débat autour de ce qui est ou non acceptable dans l’espace public. Ce faisant, il s’agit aussi d’impliquer la responsabilité de chacun ou de chacune face à ces idées.

Ce détour par le scandale invite aussi à une critique du genre de livres que propose Sébastien Fontenelle, déjà auteur d’ouvrages comparables, après d’autres (Gérard Noiriel, Ivan Segré, ou, d’un point de vue plus militant, de nombreux collectifs de critique des médias et de l’extrême droite). Leurs analyses, aussi nécessaires soient-elles, ne parviennent pas à endiguer l’imprégnation croissante des idées antisémites, islamophobes et xénophobes dans de nombreux espaces contemporains de la vie publique. Au fond, la plus malhonnête des réponses à faire aux Empoisonneurs sera certainement la plus communément employée : encore un livre d’extrême gauche, truffé d’idéologie, publié par un éditeur libertaire. Pourquoi donc le lire ?

L’impuissance à convaincre qu’il existe de vrais scandales appelle une critique des formes d’action de ce genre intellectuel de la veille antiraciste, dont l’efficacité est peu probante face à la force de frappe des idées adverses. La nécessité de ce genre de livres invite alors à penser ce qui leur manque, et qui n’est pas de leur fait : un contexte où ils peuvent être lus et entendus. L’absence de scandale relativement partagé autour des idées d’extrême droite révèle ainsi nos difficultés actuelles à penser du commun, jusque dans le conflit et le désaccord. C’est ce commun qui est attaqué par les « empoisonneurs », et qu’il s’agit de reconstruire.