La fabrique d’une légende

Pour sa rentrée, En attendant Nadeau avait choisi de mettre en avant le livre de Camille de Toledo. Mais notre journal est fait d’une diversité de points de vue, et la critique littéraire invite à mener la réflexion sous différents angles, à créer du débat. Claire Paulian s’interroge sur les procédés par lesquels Thésée, sa vie nouvelle (en lice pour le prix Goncourt) fabrique une légende généalogique à partir de l’histoire familiale de son auteur.


Camille de Toledo, Thésée, sa vie nouvelle. Verdier, 256 p., 18,50 €


Le dernier livre de Camille de Toledo met en scène une saga familiale, sur quatre générations, menée de façon à peu près rétro-chronologique par le narrateur, Thésée. S’entremêlent alors passages narratifs, adresse lyrique et poétique, quasiment chantée, du narrateur à son frère suicidé – et dont le suicide a motivé l’enquête généalogique. Pour mener son enquête et remonter l’histoire de sa famille, Thésée ouvre des cartons d’archives : la voix narrative laisse donc aussi place aux photos, aux extraits de journaux intimes et aux lettres d’ascendants décédés, dont certains passages sont reprographiés, laissant apercevoir des écritures manuscrites.

Il s’agit pour le narrateur, qui a d’abord fui son passé, de se frayer un passage dans cette polyphonie afin de remonter aux sources d’un mal familial, de déconstruire le récit officiel et glorieux que la famille a élaboré à partir de sa propre histoire et de retrouver les lignes de fragilité, les transmissions tues, vécues comme honteuses, qui ont mené au suicide de son frère Jérôme, aux morts rapprochées de ses parents et à ses propres souffrances morales et physiques. Cependant, à l’intérieur de cette exigence de vérité affichée, revendiquée, se love puis se déploie une pulsion de légende, un goût pour le vrai-faux qui ne manque pas d’interroger. Pour qui, pour quoi cet assemblage de vrais-faux éléments biographiques ? Comment passe-t-on de l’enquête à la légende ?

Avant d’en venir à la question du vrai-faux, rappelons les grands moments du récit généalogique énoncé ou rapporté par le narrateur, Thésée. Celui-ci croise la « grande histoire », selon des étapes présentées ici de façon chronologique. C’est d’abord, au tout début du XXe siècle, l’émigration depuis Andrinople d’un arrière-grand-père juif, Talmaï, fils d’Elie de Toledo dont une belle et émouvante photographie est reproduite. Talmaï émigre vers la France en compagnie de son frère chéri, Nissim, qui meurt « au champ d’honneur » en 1918 et dont Thésée donne à lire les lettres épiques, pleines d’un patriotisme confiant dans l’universalisme français qui entrera en cruelle résonance avec les évocations (narrativement discrètes, quant à elles, mais symboliquement prégnantes) de la Shoah. Talmaï, le frère survivant, endure ensuite la mort, par maladie, de son jeune fils Oved, dans les années 1930. Il souffre alors particulièrement de ne pas savoir, lors de cette mort, prononcer les mots du kaddish, que son assimilation à la société française ou du moins francophone lui a fait oublier. Un fil est alors tiré pour comprendre en partie le suicide de Jérôme : son prénom l’aurait désigné pour être, sans que personne le lui ait jamais dit, le passeur du judaïsme vers le catholicisme – tel le traducteur bien connu. Dans le choix de ce prénom, glosé par Thésée, se négocierait une mémoire cachée, la peine d’un rite qu’il aurait fallu traduire mais qui a été oublié, laissant les descendants démunis, causant peut-être finalement le suicide de Jérôme.

Mais revenons à l’arrière-grand-père, Talmaï : lui-même – autre secret de famille ignoré de Jérôme – s’est suicidé, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, peu de jours après le départ pour le front de l’un de ses fils ainés, Nathaniel, qui lui rappelait sans doute son frère Nissim – et qui deviendra le grand-père de Thésée. S’ensuivent, après la guerre, comme une revanche, l’incroyable réussite sociale de Nathaniel, puis le mariage de sa fille Esther avec un certain Gatsby qui prend le patronyme de sa femme, « de Toledo », et dont la date de naissance est, précisément, la date anniversaire de la mort tue, car vécue comme honteuse, de Talmaï. Il est ensuite question, sur fond d’analyse des trente glorieuses, du délitement de ce mariage et du mensonge de bonheur qui mena à la naissance de Jérôme et de Thésée et présida à leur éducation.

Thésée, sa vie nouvelle, de Camille de Toledo : la fabrique d'une légende

Les bâtiments de la Société lyonnaise de dépôts, dirigée par Camille Riboud (1886-1939) © CC/Bibliothèque municipale de Lyon

Ce qui donne à cette histoire familiale une dimension singulièrement pathétique, c’est, indépendamment de son écriture, son ancrage biographique, que chacun – pour peu qu’il ait lu quelques-uns des précédents écrits et interviews de Camille de Toledo, ou simplement sa fiche Wikipédia – peut, ici ou là, repérer. D’abord, l’auteur a, comme Thésée, un frère nommé Jérôme qui s’est suicidé ; comme Thésée, il a quitté Paris pour Berlin ; comme Thésée, il est issu d’une famille de la grande bourgeoisie (il est le petit-fils d’Antoine Riboud, PDG de Danone, qu’on reconnait de façon transparente et assumée dans la figure de Nathaniel) ; comme Thésée, il a eu à endurer, après le suicide de son frère, les morts très rapprochées de sa mère (le jour anniversaire de la naissance de Jérôme) puis de son père. Comme Thésée, enfin, l’auteur souffre d’importantes douleurs physiques inexpliquées qu’il impute à la transmission des traumas dans sa famille. Comme Thésée, il s’appuie alors sur l’épigénétique, qui étudie de façon positiviste la mémoire des traumas transmise par les gènes, pour comprendre les modalités de cette transmission et ses répercussions sur sa santé physique. Un réseau d’éléments, dense et cohérent, nous invite donc à identifier Camille de Toledo à son narrateur, Thésée. L’usage des photos d’enfance et des reprographies d’archives, même dépourvues de légende, joue en ce sens – nous y reviendrons.

Ces divers éléments autobiographiques, ainsi que l’évocation des souffrances endurées par le narrateur-auteur, entrent évidemment pour beaucoup dans l’empathie qu’on ressent pour la voix narrative – qu’on l’identifie comme étant celle de Thésée ou celle de l’auteur – et pour son besoin de vérité. Thésée-Camille de Toledo parle ainsi de la nécessité, pour survivre, « d’ouvrir les fenêtres du temps » et, quand bien même on n’aurait guère de goût pour les formules allégoriques, on ne peut que comprendre ce besoin de réappropriation et de réélaboration généalogiques propre aux grands moments de crise familiale.

Pourtant, la piste de lecture autobiographique ou auto-généalogique tourne court. Si le patronyme « de Toledo », dans ce qu’il emporte de connotations juives et migrantes, est très bien mis en valeur par telle archive exposée dans le roman, s’il est bien le patronyme que s’est choisi l’auteur, s’il a donc une vérité fantasmatique indéniable, ce n’est pas son patronyme civil ni social. Disons pour faire simple que le patronyme « de Toledo », devenu le nom de plume de l’écrivain, n’est pas celui qui permet à l’auteur d’habiter un lieu, de vendre, d’acheter, de se marier, de donner naissance, de passer les frontières, d’hériter ou de refuser d’hériter (par-devant notaire) de ses ascendants, de vivre et de mourir civilement. Or, si l’on rend l’auteur à son patronyme civil d’Alexis Mital, c’est, à son endroit, un tout autre récit généalogique que celui développé par Thésée qui se développe.

Cet autre récit se lit, notamment, dans des entretiens donnés par l’auteur au fil des ans, mais aussi dans telle plaquette publiée par d’autres membres de sa famille, famille socialement extrêmement puissante et effectivement habituée à mettre en scène sa réussite. La généalogie qui prend alors place comporte toujours les éléments biographiques et traumatiques cités : le suicide du frère, la mort de sa mère et de son père, la tentative d’établissement à Berlin, la souffrance physique médicalement inexpliquée. Mais elle ne comporte plus tous les motifs juifs rassemblés et concentrés par la fiction. Il n’y a plus d’arrière-grand-père répondant au nom de Talmaï, plus de petit Oved, le grand-père entrepreneur de génie et richissime ne s’appelle plus Nathaniel, mais Antoine Riboud, grand patron proche de François Mitterrand – et il n’a plus d’ascendance juive.

D’autres éléments mettent à mal la généalogie présentée par le livre. Si le père d’Antoine Riboud, Camille Riboud, s’est, comme Talmaï, suicidé, si ce drame s’entend dans le nom de plume « Camille de Toledo », les souffrances qu’il a sans doute transmises ne peuvent plus être imputées à quelque ancienne prière oubliée à l’occasion d’une assimilation française, ni à la mort d’un petit Oved qui se serait rêvé « premier roi juif de France », ni au deuil impossible d’un frère juif leurré par la fiction assimilationniste française et mort pour la patrie – même s’il a lui aussi un frère mort lors de la Grande Guerre. La mère de l’auteur civil n’a plus de prénom à consonance juive non plus, ni son père, Gérard Mital. Quant au prénom du frère suicidé, Jérôme, placé dans cette généalogie civile, il s’entend tout autant comme une référence au traducteur que comme un hommage au grand-père paternel, Jérôme Mital, industriel lyonnais catholique et grand joueur de tennis. Il ne se présente plus, en tout cas, comme le premier d’une lignée juive à porter un prénom catholique, portant ainsi sur ses seules épaules et à son insu le poids symbolique de la « traduction » des prières oubliées.

Alors, comment comprendre cette prévalence du motif juif dans le récit d’Alexis Mital-Camille de Toledo, et surtout quel type de légende ce motif nourrit-il ?  Quelle conception des traumas transgénérationnels fait-il prévaloir – et quelles autres conceptions occulte-t-il ?

Notons-le d’abord, car ce sont là les jeux miroitants du vrai-faux propres à la fabrique d’une légende, il y a bien un patronyme « de Toledo » dans la généalogie civile de l’auteur. C’est en effet le patronyme de sa grand-mère paternelle, épouse de Jérôme Mital (le grand-père, non le frère), fille de Victor de Toledo, lui-même fondateur de la « Pharmacie Principale de Genève », et de son épouse, italienne et catholique. Et la vie de ce Victor de Toledo, juif d’Andrinople, fils d’Elie de Toledo, émigré avec ses frères, marié à une jeune femme catholique très pieuse, assimilé à la bourgeoisie genevoise puis fondateur d’une très grande fortune, a bien de quoi susciter le récit épique de la réussite : la Pharmacie Principale de Genève ne s’en est pas privée, à l’occasion de son centenaire, prodiguant elle aussi la photo d’Elie de Toledo entouré de ses fils.

Thésée, sa vie nouvelle, de Camille de Toledo : la fabrique d'une légende

Image de la famille De Toledo à Andrinople à la fin du XIXe siècle, tirée du document édité pour les cent ans de la Pharmacie Principale de Genève. Debout et de gauche à droite, Albert, Victor et Henri de Toledo, autour de leur père Elie et de leur tante

Mais où se trouve, dans cette généalogie civile, le motif de la tradition juive malheureuse de son acculturation, en deuil d’un frère héroïquement mort à la guerre de 14-18, en deuil plus tard d’un petit enfant pour qui on n’aurait su dire le kaddish, en deuil enfin du suicide caché d’un arrière-grand-père à l’orée de la Seconde Guerre mondiale ? Et si ce motif n’apparait nulle part dans la généalogie civile de l’auteur, du moins en ligne directe (peut-être une ligne indirecte concerne-t-elle davantage ses cousins issus de germains), pourquoi est-il tellement valorisé, patri-linéarisé (mis à part la mère, Esther, il n’est question que de grand-père, d’arrière-grand-père et d’arrière-grand-oncle), réapproprié de façon si condensée dans sa généalogie fictionnelle ? Pourquoi est-il investi au point d’en faire l’un des traumas et tabous expliquant le suicide – réel – d’un frère ? Qu’y a-t-il, dans ce motif, de si propre à faire légende ?

Bien sûr, nous ne pouvons pas, sur ces points, répondre à la place de l’auteur. Mais il est possible, comme lectrice, de considérer que le récit fantasmatique, aussi vrai et légitime soit-il à sa manière littéraire, n’efface pas le récit civil. Et l’on peut par conséquent interroger le hiatus entre généalogie fictionnelle et généalogie civile, comme on le fait à propos de toute fabrique artistique et artisanale. On interroge les matériaux d’une sculpture, la technique d’une peinture, les remplois d’un collage ; de même peut-on s’intéresser aux gestes de déplacement, de décontextualisation, de consolidation fantasmatique qui organisent la légende toledienne, ainsi qu’au statut de cette légende.

Or, dans la fabrication de cette légende, le motif juif a un double effet de revendication apparente d’un héritage de douleur et de fragilité, et d’évitement réel de cet héritage et de son éventuelle mise en récit. D’abord, ce motif répond au besoin d’un récit de fragilité généalogique qu’éprouve l’auteur-narrateur, manifestement pris dans les rets d’une famille à la fois socialement puissante et puissamment dévastatrice. Mieux : il lui offre la figure de ce qui passe, en Europe, depuis près d’un demi-siècle, pour le paradigme même de la souffrance généalogique. Mais c’est alors, nous semble-t-il, au prix d’un renoncement à l’enquête familiale annoncée et à ce qui aurait pu être un récit singulier, franchement minoritaire, affrontant ses violences généalogiques (parmi lesquelles, du reste, le motif juif, situé, se serait peut-être trouvé).

Il manque, dans le livre de Camille de Toledo, et eu égard à son annonce d’enquête, un autre récit, qui aurait nécessité de chercher ses propres tropes, de remonter le fil de traumas inédits, peut-être plus déroutants et résistants, plus infantiles ou ridicules, plus singuliers et moins facilement solubles dans le récit établi de la Grande Histoire, mais tout aussi violents. Peut-être ce récit aurait-il semblé trop plat ou impudique, ou au contraire impossible à mener car trop brûlant ? Peut-être ce récit aurait-il également impliqué de valoriser, pour dire les transmissions familiales honteuses et inconscientes, une approche psychanalytique, ou du moins une approche fondée sur la langue et les défaillances du sujet, plutôt que le modèle épigénétique ?

Toujours est-il qu’à la place d’une exploration singulière des failles et faillites généalogiques que semblait promettre le registre de l’enquête, se déploie, non pas un récit fragile, mais le remploi d’un autre « grand récit », grand au sens où il a été déjà longuement éprouvé dans le paysage littéraire et où il est, à juste titre, idéologiquement puissant, mais aussi par conséquent légèrement hypnotisant : celui de l’héritage moral des descendants de juifs qui ont cru à l’assimilation. Au grand récit de la réussite familiale, désigné comme mystificateur, l’auteur-narrateur oppose un contre-récit qui parle de souffrances minoritaires, certes, mais qui n’en est pas moins, dans sa puissance sociale, un récit majeur bien établi. L’usage qu’il en fait, et qui le pose, à la faveur d’un flou entre identités civile et romanesque, en héritier minoritaire — et donc symboliquement puissant — des souffrances juives, ne manque pas d’interroger.

Thésée, sa vie nouvelle, de Camille de Toledo : la fabrique d'une légende

Camille de Toledo

Pourquoi pas, cependant. Certes, cela pose, de façon un peu floue, l’auteur en héritier particulièrement impliqué de la souffrance juive du XXe siècle et en souffrant paradigmatique. Du reste, il ne se prive pas du bénéfice symbolique de cette posture, indiquant au fil des pages le savoir spécifique que lui aurait permis d’atteindre, telle une initiation, la traversée de ses souffrances généalogiques. Mais acceptons, à titre d’hypothèse, le paradigme général qui permet à chacun d’être, selon ses chemins propres, l’héritier de tortures vécues par d’autres ascendants que les siens, et reconnaissons à chacun le droit de se poser en héritier de ce qu’il lui importe de désigner, intellectuellement et psychiquement, comme fondateur. Il n’en reste pas moins qu’ici ce réemploi se fait au prix d’une légendarisation du motif mémoriel juif, lequel, ainsi mis à contribution, en devient un peu kitsch.

Reprenons le personnage de l’arrière-grand-père au nom si sonore de Talmaï : combien sont-ils, les juifs assimilés des années 1930, férus d’universalité à la française, assimilés au point de ne plus savoir du tout les premiers mots du kaddish, à avoir gardé leur prénom de naissance, aussi sonore soit-il, et à avoir prénommé leur fils Oved ? Et si, du moins statistiquement, ils appelaient leurs fils plutôt Léon ou Marcel, pourquoi, chez Camille de Toledo, cet usage de prénoms si exotisants ? À supposer que cet exotisme constitue un indice de légende clairement assumable par l’auteur, comment ne pas remettre en cause le contenu moral de cette légende ? Comment ne pas interroger, dès lors, le motif de la prière oubliée et la conception moralisante du trauma transgénérationnel qu’elle induit ? Ainsi faudrait-il ne jamais oublier la prière de ses ancêtres ? Ainsi, face à la mort d’un enfant, serait-on, juif assimilé, perdu sans le rite des pères ? Ainsi la prière ancienne, oubliée par un arrière-grand-père expliquerait-elle, en partie, son suicide, puis, de façon coupable, le suicide d’un frère ? Est-ce cela, le devenir-légende de la mémoire des juifs assimilés des années 1930 ? Combien le réel de l’histoire avec sa multiplicité, sa diversité, son sel, ses imprévus et ses atrocités, est-il ici préférable à la légende…

Et puis que dire des photos et reprographies diverses qui viennent attester cette légende ? Bien sûr, l’auteur joue à se dévoiler et à se cacher et l’on peut comprendre ces jeux de dévoilement et de déguisement, cette forme d’hybridité et d’instabilité, au moment d’évoquer publiquement le délitement de sa famille, le suicide de son frère, la mort de ses parents, et le mensonge de leur mariage. Certaines de ces photos sont, sans doute, tirées des archives familiales, telle celle qui figure sur le bandeau entourant la couverture de l’ouvrage, et elles ont un indéniable effet pathétique d’authentification. Une autre, dépourvue de légende, documente un drame collectif qu’on ne sait plus retrouver, comme celle de cadavres alignés sur une plage. D’autres, encore, ont un statut plus complexe de vraie-fausse attestation, telles les reprographies de ce qui est présenté comme le journal de Talmaï, ou la reproduction de l’acte de décès de Nissim de Toledo, mort au front en 1918 et que la fiction présente comme le frère épique, rieur et flamboyant de Talmai. Cet acte de décès, à l’effet dramatique fortement authentifiant, appartient-il aux archives familiales de l’auteur, via ses ascendants de Toledo, tout comme la photo d’Elie de Toledo, déjà reproduite ailleurs par sa famille ? Mais la date de naissance du dit Nissim de Toledo n’est pas concordante. Alors, l’auteur l’a-t-il tout bonnement repris sur quelque site internet, à la faveur de recherches sur un patronyme somme toute courant, construisant ensuite son personnage caracolant de Nissim de Toledo de façon à le faire coïncider avec ce document ?

Peut-être, du reste, a-t-il fabriqué ce personnage par un geste syncrétique : en réélaborant, sous le nom et l’acte de décès d’un Nissim de Toledo, le matériel épique et peut-être littéraire de l’arrière-grand-oncle, Jules Riboud, grand banquier lyonnais, mort pendant la Première Guerre mondiale, affecté lui aussi aux goumiers algériens lors des combats du Nord, grand épistolier lui aussi – ses lettres ont été publiées par son frère, Camille Riboud, en 1920 –, et dont le nom semblait moins minoritaire, moins lié au judaïsme, et donc moins légendarisable que celui de Nissim de Toledo, avec, qui plus est, sa manière de particule ?

Thésée, sa vie nouvelle, de Camille de Toledo : la fabrique d'une légende

Acte de décès de Nissim de Toledo (1898-1918) © Ministère des Armées – Mémoire des Hommes

Faut-il laisser ces questions en suspens et considérer que l’auteur civil a bien le droit, tel un mage jaloux de ses secrets, de jouer des archives, les siennes et celles des autres,  afin de bâtir sa légende traumatique, de s’inventer à lui et à son frère décédé un ancêtre cosmopolite, venu d’ailleurs,  et éminemment fraterne l– le Nissim de Toledo ici mis en scène use à foison du mot frère, ou « Bruder » ; de figurer un ancêtre à la fois migrant et fleur-au-fusil, authentiquement juif et mort au combat, pris aussi, déjà, par des questions post-coloniales qui le rendent, selon les critères contemporains, tout à fait sympathique? Faut-il s’en tenir au fait que l’auteur a bien sûr le droit – souverain – de jouer à nous jeter aux yeux, par poignées, et sous couvert d’enquête généalogique, le sable auratique de documents d’archives dûment dé-légendés et réagencés? Ou faut-il éclaircir l’usage du document, dans le but, non de limiter les prérogatives de l’auteur, mais d’identifier, comme on examine les coutures d’un tissu, les procédés de fabrique, les gestes artisanaux, joueurs ou autoritaires, selon la tolérance de l’auteur à les laisser examiner, de détournement, de réappropriation, voire de mystification ?

Une fois qu’on se pose la question, qu’on quitte un peu la bulle cristalline de la légende, et qu’on s’intéresse à ses matériaux de fabrication et à leur montage, on est porté à se demander qui était, le cas échéant, le Nissim de Toledo initialement documenté par l’archive reproduite et comment il a vécu la guerre. On se prend à rêver au curieux destin de cette archive qui la conduit désormais à figurer dans un roman contemporain pour attester, de façon toute post-moderne, d’une généalogie auctoriale à la fois épique et exotique. Mais encore :  on se demande qui est l’auteur initial des extraits de journal intime, manuscrits et reprographiés et attribués à Talmaï. Ont-ils été produits par Camille de Toledo lui-même ? Proviennent-ils, peu ou prou, d’un journal qu’aurait tenu son arrière-grand-père suicidé, Camille Riboud ? Est-ce un peu des deux ? Y a-t-il un montage encore plus complexe ? Ici encore, l’histoire interstitielle d’éventuelles archives laisse rêveuse.

Comment ne pas se détourner légèrement, en tout cas, de cette condensation romanesque, du romanesque éventuel d’une personnalité auctoriale peut-être prise dans un besoin contradictoire de démystification familiale, de reconduction des récits familiaux établis et de renouvellement, au risque de nouvelles fabulations, à l’aide de nouveaux paradigmes, de la puissance de la légende généalogique ? Dans un désir, peut-être de faire soi-même légende ? Comment alors ne pas plutôt s’intéresser à l’étrange histoire des récits, écrits et images que la légende toledienne, qui joue tellement du pathos lié à la recherche d’une vérité cachée, minorée, a elle-même dé-légendés, dé-nommés, re-nommés ? Parmi tant de tours et de détours, comment l’exigence d’un peu de réel, non pas positiviste, mais au sens rimbaldien, moral, rendu au sol, de « la réalité rugueuse à étreindre » ne ferait-elle pas un tant soit peu retour ?