Rock & Folk : nostalgique plutôt que visionnaire

Le numéro 100 des numéros 100 En attendant NadeauLe numéro 100 de Rock & Folk a été publié en mai 1975, et le feuilleter nous renvoie donc à un passé vieux de quarante-cinq ans, passé d’autant plus intéressant que ce magazine, dont la ligne éditoriale défendait le rock en tant que contre-culture, avait sur son présent une grille de lecture qui semble aujourd’hui datée. En revanche, on trouve dans ce numéro une double page d’une modernité stupéfiante – nous y reviendrons.

Mais commençons par le plus évident. En couverture, Alice Cooper, sourire chevelu et dépoitraillé, surmonté d’une bulle de BD qui proclame : « laisserez-vous votre petite sœur lire ce numéro 100 ? » En mai 1975, même au sein de la contre-culture, ce sont les grands frères qui décident des lectures de leurs petites sœurs et, à cette époque, le rock est effectivement un milieu essentiellement masculin, résolument macho, où, pour une Janis Joplin ou une Joan Baez (plutôt folk), il y a des dizaines de stars masculines entourées de groupies. La génération des femmes qui vont devenir des stars du rock en est à ses débuts (Patti Smith sortira Horses, son premier album, quelques mois plus tard, en novembre 1975, Deborah Harry sortira le premier album de Blondie en décembre 1976), et force est de constater que, dans ce numéro 100, à part la petite blague en couverture, on ne parle pas beaucoup des femmes – une petite BD de quatre planches dont Janis Joplin est un personnage, elle se shoote, on ne comprend pas bien l’histoire, c’est probablement allégorique, mais les dessins sont jolis… et c’est tout pour le rock féminin.

Mais alors, de qui parle-t-on ? D’Alice Cooper, longuement, avec des photos de lui en train de faire des grimaces, de Bowie, qui vient de sortir Young Americans, de Doctor Feelgood, de Rory Gallagher, de Bob Marley, de Lou Reed, et, pour les Français, de Magma et d’Yves Simon. Dans le courrier des lecteurs, un certain Riton envoie une lettre intitulée « Riton et les tantouzes », où il narre par le menu comment il a foutu une branlée à « deux lascars [aux] cheveux raccourcis (c’est la mode actuellement chez ce genre de pédales) ». Est-ce une private joke ? Une véritable lettre ? Difficile de trancher. « Route 66 revisitée », un long texte qu’Alain Dister, journaliste et photographe rock, a écrit en juillet 1966, l’année de création du journal, apporte la touche nostalgique si courante dans le récit rock. Il est d’ailleurs assez remarquable de constater que la plupart des articles sont rédigés sous la forme d’un témoignage à la première personne, dans la plus pure veine du journalisme gonzo en vogue à l’époque : j’y étais, je l’ai vécu… et j’ai vaincu puisque je vous le raconte.

La rédaction est mise en avant avec deux planches de roman-photo, où l’on voit certaines plumes du journal passer dans les bureaux (dont un Philippe Manœuvre tout jeune mais déjà volubile, avec cinq bulles de texte dans une seule case), et pour finir, un message éditorial : « Eh oui, ami lecteur, la voilà, la grande famille Rock & Folk […] notre mission : réaliser le meilleur magazine rock du monde ! […] en route vers le numéro 200 ! ».

Tout cela est assez désuet, et rien dans le ton des articles ou dans leur contenu n’annonce la vague punk qui va balayer la planète rock quelques mois plus tard (le premier single des Damned, « New Rose », sort le 22 octobre 1976 en Grande-Bretagne, et, côté américain, les Ramones, qui en 1975 jouent déjà régulièrement au CBGB’s, sortent leur premier album en avril 1976).

En revanche, la double page de pub évoquée plus haut n’a rien de désuet. Il s’agit d’un « grand concours » organisé par la Caisse d’Épargne, intitulé « Vous savez dépenser, vous saurez gagner ». Voici ce qu’on y lit :

Grand concours « les jeunes, l’argent, l’écureuil » […]

une liste de prix fantastiques […]

24 gagnants d’un voyage dans un pays étranger […]

3 Honda 500 […]

3 Dériveurs 470 (avec spinnaker et chariot) […]

Mais que faut-il donc faire pour gagner ?

Il suffit d’établir des budgets types pour quelques garçons et filles de votre âge, c’est-à-dire répartir à votre idée leurs dépenses selon leurs besoins et l’argent dont ils disposent. Ce n’est pas difficile et c’est très amusant. »

Résolument futuriste, la banque (et j’imagine qu’elle n’était pas la seule) était déjà en train de compiler les données personnelles des consommateurs. Mark Zuckerberg, né en 1984 (n’y voyez aucun signe), a porté l’exercice à une tout autre échelle, mais le principe est le même, et le contraste entre le romantisme de ces articles qui parlent d’un monde aujourd’hui disparu et le cynisme de cette pub qui préfigure notre quotidien en 2020 est saisissant.

Quant à moi, j’ai commencé à lire Rock & Folk un peu plus tard, vers 1978. Je le faisais religieusement, de la première à la dernière page (en sautant les pubs, mais pas l’ours), et je trouvais ce magazine vital, essentiel et unique, parce qu’il parlait non pas de musique, mais d’une attitude dans laquelle je me reconnaissais. Une sorte de manuel de la contre-culture pour les nuls, phallocrate, homophobe et convenu, certes, même si l’adolescent que j’étais à l’époque n’en avait pas conscience, mais dans les pages duquel j’ai entendu parler pour la première fois de Burroughs, de Warhol, de Basquiat, d’Iggy Pop, des Clash et d’une cohorte d’allumés qui faisaient des choses bizarres et passionnantes. C’était génial ! Alors, merci à Philippe Koechlin, Jean Tronchot et Robert Baudelet, les fondateurs de Rock & Folk, et à tous ceux qui les ont accompagnés dans cette aventure.


Rock & Folk publie en ce mois d’août 2020 son numéro 636 .
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