Regards d’enfants perdus

Plus que la main, pour laquelle Jean Viviès use de la majuscule, c’est le regard qui importe à l’auteur de La Main de l’innocent. Cet innocent, ce peut être Le garçon, toile de Modigliani, qui figure en couverture, ou bien Marie-Dolorès, petite fille assassinée en 1974. Mais innocents sont aussi les enfants morts : Léopoldine, fille de Hugo, Anatole, fils de Mallarmé, ou les nombreux enfants de Montaigne. L’auteur des Essais chemine secrètement parmi ces pages ; il leur donne un ton, le goût de l’incidente, de l’association d’idées. La Main de l’innocent paraît chez Interstices éditions, une maison née il y a peu, dans le sud-ouest. À l’occasion de cette parution, relancée après la pandémie, En attendant Nadeau a souhaité interroger ses éditeurs, Renaud et Nathalie Lagrave.


Jean Viviès, La Main de l’innocent. Interstices éditions, 176 p., 16 €


Les faits divers structurant ce livre qu’on pourrait qualifier d’essai intime, tant les années 1970 que raconte l’auteur mêlent le personnel et l’Histoire, avec son cortège de présidents et ses événements mondiaux, sont le meurtre de la petite Marie-Dolorès par Christian Ranucci, jugé, condamné et exécuté en 1976, le suicide de Gabrielle Russier en 1969 et l’affaire Dominici en 1952. L’intime tient à une région, celle dans laquelle vit depuis toujours Jean Viviès. C’est la Provence des Argelas, ces broussailles que l’on trouve dans le maquis local, c’est Digne, « Ville triste l’hiver, ville mélancolique aux beaux jours », selon Giono, c’est Marseille, qu’Artaud ne supportait pas. Il y était né, plusieurs de ses frères et sœurs étaient morts très jeunes ; le poète dit son « sentiment de vaste douleur, d’abrutissement instantané ». La région que décrit l’auteur n’est pas celle de l’accent, du chant des cigales et des bons mots à la Pagnol : c’est une terre écrasée par le soleil, une terre tragique, assez semblable au fond à celle que Camus évoque dans L’étranger, livre de chevet de Gabrielle Russier.

À l’instar de Quevedo, Jean Viviès pense qu’il faut « écouter les morts avec les yeux ». Il l’écrit à propos d’un voyage qu’il fait jusqu’à Prague, quarante ans après les faits, pour voir l’endroit où Jan Palach s’est immolé. Il écoute avec ses yeux, avec les livres aussi. Ainsi pour la jeune professeure de lettres qui avait choisi de mourir d’aimer (ou s’y était sentie contrainte). Elle avait aimé un de ses élèves, il était mineur, la meute s’était déchainée. De cet événement, je retiens, comme l’auteur, la réponse de Georges Pompidou lors d’une conférence de presse. Il avait cité les premiers vers de « Comprenne qui voudra », l’un des plus beaux poèmes d’Éluard qui rend leur dignité à des femmes tondues par des résistants de la treizième heure. Mais le poème est aussi pour le président d’alors « une référence à la fois érudite et intime », offrant « une manière d’éluder et de dire vrai ». Pompidou n’est pas seulement le « magistrat suprême » de la République, ou l’auteur d’une anthologie « un peu convenue » de la poésie française ; il est l’homme dont l’épouse a été salie : elle et lui ont été victimes de rumeurs sordides, au point que Claude Pompidou avait eu la tentation du suicide.

Jean Viviès, La Main de l’innocent

Léopoldine Hugo par Adèle Hugo (1843) © CC/Paris Musées/Maisons de Victor Hugo Paris-Guernesey

Si ce président-là trouve dans l’affaire Russier une circonstance pour se grandir, on n’en dira pas autant de son successeur qui arrivait au pouvoir en libéral, désireux de faire entrer la France dans la modernité. Giscard d’Estaing avait dit son « aversion » pour la peine de mort, avant de la faire appliquer à Ranucci. Jean Viviès revient sur ce mot qui renvoie au dégoût, puis sur le crime dont on accuse ce jeune homme. Malgré les imprécisions de l’enquête, Ranucci a été guillotiné. Le pull-over rouge de Gilles Perrault, que Viviès relit, montre à quel point la justice a été erratique, hâtive dans ses conclusions. Il situe cette affaire exemplaire dans le contexte littéraire ou intellectuel qui l’éclaire. Il cite bien sûr Hugo : « La peine irréparable suppose un juge infaillible », rappelle les articles de Michel Foucault et montre que, quoi qu’il dît ou fît, Ranucci était décrit comme un « monstre ». Il met en relief l’engrenage dans lequel se trouve pris le jeune homme qui disait avoir tiré « le gros lot du malheur ». Viviès ne fait pas de lien avec Camus, mais l’attitude arrogante de Ranucci lors du procès, ses relations difficiles avec les avocats, montrent un accusé particulièrement maladroit. L’intervention finale du ministère public a de quoi désarçonner. Maitre Lombard, malgré toute la puissance de son verbe, n’y pourra rien ; les jurés trancheront et Ranucci sera exécuté ; le président trouvait le contexte difficile. D’autres crimes venaient d’être commis et il fallait satisfaire l’opinion publique.

Le fait divers est affaire de justice et de littérature : les premiers dreyfusards formaient l’avant-garde intellectuelle de leur temps, Gide, Bernanos, comme Voltaire avant eux, avaient compris quel révélateur de notre société représente le crime. C’est également le cas chez Giono qui suit le procès Dominici. Le vieil homme, accusé du meurtre d’une famille anglaise non loin de Digne, ne dispose que de quarante mots de vocabulaire. Giono parle d’un « malentendu de syntaxe ». Cela ne le dessert pas forcément, en lui permettant de répondre avec ses armes à ses juges.

Dans Mythologies, que lit le jeune lycéen Viviès, Barthes voit dans cette opposition les effets d’une langue qui est le « triomphe de la Littérature » : la majuscule est chargée d’ironie. Cette Littérature-là est bien-pensante, plus rhétorique et pompeuse que soucieuse de vérité. Pour Barthes, dès lors, « nous serions tous des Dominici en puissance ; non meurtriers, mais accusés privés de langage, ou pire, affublés, humiliés, condamnés sous celui de nos accusateurs ». L’essai date de 1957 ; il n’a pas du tout vieilli. Et encore moins sa conclusion : « Voler son langage à un homme au nom même du langage, tous les meurtres légaux commencent par là. »

Les faits divers constituent la matière principale de cet essai que j’ai qualifié d’intime. Jean Viviès suit un fil, mais joue de l’association, d’un apparent coq-à-l’âne, voire de la digression, grâce à l’usage du long fragment précédé d’un titre et non de chapitres articulés.

Il y a les affaires criminelles, les livres, la façon aussi dont un président de la République, qu’il se nomme Coty ou Mitterrand, peut sauver une vie, ou la sacrifier, en tant que juge suprême et détenteur du droit de grâce. René Coty, jeune avocat dans les années 1920, avait à l’époque sauvé Durand, anarchiste havrais, avant d’épargner le vieux Dominici. Mitterrand, on le sait, a aboli la peine de mort contre la majorité de l’opinion publique. Viviès est né quand le premier était président. Adolescent sous Giscard, d’abord séduit, il a bientôt compris qu’il n’avait pas trop d’illusions à se faire.

Jean Viviès, La Main de l’innocent

« Le garçon » par Amedeo Modigliani (1919)

De l’enfant assassiné à l’enfant mort, l’auteur suit le chemin. Les mots le guident. Ainsi celui de « viduité » que Ionesco emploie pour « vacuité » dans des entretiens. Le premier désigne l’état de veuvage, le second renvoie au vide. L’erreur est féconde. Plus encore, l’absence d’un mot. Comment désigner l’état de celui qui perd un enfant ? On a « orphelin », on n’a rien pour un parent soudain privé d’une Léopoldine, d’un Anatole ou d’une Francine. Jean Viviès est frappé par la lecture de Rue des boutiques obscures, dédié par Patrick Modiano à un frère mort dont le héros porte le prénom : « Mon prénom, Jean, le plus donné de mon année de naissance, m’offre le contrepoint de banalité qui entend faire taire les battements de ce sourd lignage heurté, de ce passé antérieur confus. J’ai en tête un puzzle très incomplet d’enfants fauchés par des maladies mystérieuses et d’ascendants découpés par l’Histoire, l’histoire avec une grande hache. C’est dans les romans, les récits et les histoires que j’ai rassemblé de quoi commencer à mieux ajuster les pièces de ce puzzle, en portant ailleurs mon regard. Pour me forger mon propre regard, j’ai dû apprendre la grammaire narrative dans les livres. » On peut écouter les morts avec les yeux et lire. Cet essai nous y invite, aussi soucieux du monde qu’attentif au singulier.

Pourquoi avoir fondé votre maison d’édition en province ?

Interstices éditions est une maison installée depuis novembre 2018 dans le Lot-et-Garonne, département qui nous est cher et où nous vivons. L’édition s’est mêlée à notre vie, et tout naturellement à notre environnement territorial. Nous travaillons en étroite collaboration avec le réseau des librairies indépendantes qui reste notre principal soutien, sur notre territoire et sur le territoire national. Le nom de notre maison d’édition correspond à sa genèse et à son projet : accueillir des univers de création originaux et favoriser la rencontre de voix singulières, accorder temps et espace à des écritures hors des sentiers battus.

Votre catalogue compte peu de livres. Comment choisissez-vous ce que vous publiez ?

Nous publions ce qui nous « tient à cœur », ce qui nous étonne, ce qui n’a pas sa place établie. Nous apprécions particulièrement les œuvres qui ne se limitent pas à un genre littéraire mais plutôt qui en explorent les lisières : le récit sensible de Jean Viviès mêle ainsi avec bonheur et talent un essai historique et une réflexion littéraire. D’une autre manière, notre première publication, la bande dessinée historique de Jean-Marc Dollfus, « Pauvre humanité… » 1- Le chemin des Dames, explorait aussi cette tension entre l’intime et l’Histoire. Nous prenons le temps d’accompagner les auteurs qui nous rejoignent. Nous souhaitons réaliser des livres surprenants, mais aussi mettre en lumière des œuvres inédites ou oubliées. C’est ce que nous ferons en novembre prochain en publiant Les forcenés, un roman de Jean Desbordes, paru aux éditions Gallimard en 1937. Jean Desbordes a commencé sa carrière d’écrivain grâce au soutien de Jean Cocteau, en 1928. Proche également de Pierre Herbart, salué par Joseph Kessel, ami de Klaus Mann, il reste cependant en marge du microcosme parisien et espère par ce roman faire son retour en littérature après un silence de six années. Il publie en 1939 aux éditions de La Nouvelle Revue Critique un essai biographique, Le vrai visage du marquis de Sade. Il aura plus tard un rôle de premier plan dans la Résistance et mourra après d’atroces tortures infligées par la Gestapo sans avoir parlé. La réédition de ce roman nous permet de rappeler quel homme exceptionnel il fut. L’historienne Marie-Jo Bonnet nous a offert une très belle préface. Ce sont des projets comme celui-là qui nous portent et nous enrichissent de rencontres formidables, comme ce fut également le cas pour le livre de Jean Viviès.

Vous avez l’intention d’élargir le catalogue à la poésie. Or on sait que c’est le genre le plus « fragile ». Pourquoi ce choix, et comment comptez-vous trouver votre place ?

Notre catalogue s’étoffe doucement. La poésie est un genre « fragile » d’un point de vue éditorial, mais elle est bien vivante ! Il faut continuer à la guetter et à la rendre visible. Nous avons souhaité développer une collection de recueils qui laisseraient aussi les auteurs dire leurs textes à haute voix et proposer ainsi aux lecteurs plusieurs approches possibles. Nous souhaitons donner une identité à cette collection en publiant simultanément trois ouvrages en septembre. Nous réfléchissons actuellement à une maquette bien identifiable. De beaux livres-objets, à des prix très abordables !

Est-ce que la période que nous vivons vous inquiète ? Ou au contraire vous semble-t-elle stimulante ?

La période que nous traversons nous inquiète bien évidemment. Sur le plan éditorial, elle a malheureusement contrarié la sortie du livre de Jean Viviès et nous a contraints à différer notre calendrier éditorial. Nous sommes cependant heureux de voir aujourd’hui les librairies rouvrir et de constater l’engouement actuel des lecteurs et leur curiosité. Ainsi, ce qui nous relie tous durant ces temps difficiles, c’est bien la culture et la littérature. Comme de nombreuses maisons d’édition, et malgré les difficultés actuelles, Interstices éditions poursuit ses activités littéraires avec dynamisme et enthousiasme.

Propos recueillis par Norbert Czarny

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