Une femme période majeure

magdaléniennement vient de loin, de l’époque du Magdalénien, d’après le nom d’une grotte qui porte un nom de femme. Grand poète au phrasé reconnaissable entre tous, aux livres à la méthode chaque fois différente, Dominique Fourcade depuis des années traverse : de l’Amérique des grands artistes contemporains à ici ; de l’état de poète à celui de commissaire d’exposition (Matisse à Washington en 1977 et 1986, Simon Hantaï à Beaubourg en 2013) ou d’éditeur des Écrits et propos sur l’art de Matisse. Cette fois, il traverse tout l’art occidental.


Dominique Fourcade, magdaléniennement. P.O.L, 192 p., 21 €


Faire passer : magdaléniennement est une traversée phénoménale. Une réponse à la question : que faut-il emporter, par quoi sommes-nous portés ? Le livre de Dominique Fourcade traverse le temps, l’espace avec stations musicales, chorégraphiques (sur un saut Merce Cunningham donne « le bond d’être là ») ; l’histoire de la sculpture, de la peinture, en tour operator de vérité. À propos de ce « grand poème occidental », on doit préciser : l’angoisse devant lui « ne nous laisse d’autre choix que d’être arraché à nous-même. situation où nous n’avons plus aucun droit, seulement le devoir de nous recaler sur la bonne orbite, ou respiration universelle ». (Non, pas de S majuscule à « situation », pas d’erreur de ponctuation. Sans doute si : la majuscule, la majesté, c’est la présence).

Mesurer : l’interlocuteur et le sujet de l’électrocuté (le poète, ici), c’est l’espèce humaine. Devant la Vénus de Lespugue, les portraits de madame Cézanne, ou des visages de l’art des Cyclades… c’est elle, l’espèce humaine, « qui vient immanquablement se rattacher en nous pour se comprendre ». Et elle n’est pas donnée d’emblée, « l’espèce humaine est l’espace-poème où elle advient ».

Retrouver : après « Rêver à trois aubergines », publié en mai 1974 dans la revue Critique, L’intérieur aux trois aubergines revient pour une lecture-vertige. Ce tableau de Matisse est vu dans « l’aveuglante évidence, un Matisse pariétal ». Travaux pratiques d’un couple matriciel : l’écriture, elle aussi, se comprend en même temps qu’elle découvre dans le tableau – celui-ci, quelques autres – « la sommation occidentale […] des registres et des opérations, les plus complexes qui soient […] dans le cas de Matisse, étalés, surfacés, tabulés. comme fossilisés. chaque poème a son cerveau, chaque tableau ses desseins et ses vues. ici (dans i aux a) ». On garde ici la parenthèse, pour les vocalises et le taux d’inintelligibilité nécessaire, comme dans l’amour, dit Dominique Fourcade. Se retrouve un trait de pollen, de « mimosa » sans doute.

Dominique Fourcade, magdaléniennement

Grotte Chauvet © CC/Domaine public

Survoler : sans l’agilité au trapèze qui caractérise l’ensemble du livre de Dominique Fourcade. Des 21 textes du début, écrits entre septembre 2012 et l’été 2019, un mot seulement. Pour leur beauté, pour la violence des événements qui repassent (attentats, emprisonnements), pour Notre-Dame en feu, devant laquelle Fourcade compile : comptine enfantine et Notre-Dame bleue de Matisse. On passe, malgré les thrènes, les phrases comme des Dance Capsules pour l’avenir, « le politique du poétique », les citations dont la lumière ne nous est pas encore parvenue : « lorsque le plus aimé s’en est allé, il reste encore l’amour, sinon le plus aimé n’aurait pu s’en aller ». On passe, alors qu’on nous confie la mort du dernier frère. Ce pourrait être le nôtre, n’était le destin qui guide (à sa demande) celui qui vient de le perdre « vers Le garçon au gilet rouge dont les quatre versions sont mes frères ». On se repasse la scène d’une orchestration inouïe, celle de la tasse à café dans la machine à laver la vaisselle, mise en marche pour elle, pour chacun, seul(e). On retient les phrases qu’on suit sans le vouloir du matin au soir : « dances at a gathering », glissant à « voices at a gathering ». Ou « au point où j’en suis de l’immobilité sous les cintres du solstice ». « oyster finitude ». Les phrases chargées de promesses, en longue adolescence : « rendez-vous à l’arrêt du car dans trois mois ». On passe, car il faut.

Y aller : devant la paroi, au pied du mur, où commence le texte qui donne son titre au livre. D’une compacité-intensité à tout rompre, à tout lier. Un geste pour ramasser tous les dés. Reprendre depuis l’art pariétal. Sans malentendu : l’origine n’est pas question du plus ancien. Le texte commence par deux phrases pour la combustion : l’une de Lorine Niedecker : « the best of the old lit. is as modern as the best of the modern » (« lit. » pour littérature) ; l’autre, de Georges Bataille : « mon père m’ayant conçu aveugle ». Croiser les deux donne le la de ce qui est à dire simultanément, qui s’étoile. Ce qui est à dire ? La « paroi gouffre all-over du visible », qui n’a pas de nom.

A remplacé la forêt de symboles, celle des juxtapositions et des simultanéités sidérales.

« le mode moderne peut être présent à toute phase de l’éclosion des formes de l’art            depuis sa plus ancienne apparition ».

Lascaux. Quelques pages plus loin, Manet, Matisse : le moderne modélise autrement. Ce moderne, le texte en tient le fil et tient de lui. Et tout le texte dit : il faudrait voir à ne pas concevoir sans voir, ni sans être transi. Le texte montre :

« Manet, dans Le déjeuner sur l’herbe, est un étonnant contemporain », tandis que « dans Le fifre il est un stupéfiant moderne ».

Suite de Lascaux, cortège du moderne, en partie ici :

« les aquarelles de Cézanne […] je pense que ce sont les plus belles parois du monde la Hammerklavier sonata de Beethoven, le treizième quatuor et la Grande fugue, ainsi que certaines toiles de Bibémus… »

On serre toujours de près « mon père m’ayant conçu aveugle ». « Concevoir » joue dans l’unité de tous les sens qui sont les siens. Entente radicale : « l’aveuglement comme base de la question de l’être ». Entente érotique.

On devrait rassembler tous les prédicats du livre pour « moderne », dire – comme c’est la condition humaine – « ça c’est ». Moderne, c’est : « une forme possible de l’être, très réelle et absolument universelle, totalement inventée, inconnue avant elle et immédiatement indispensable ». Moderne : « on abolit le temps comme mesure du poème […]. de même l’espace devient quasi indifférent […]. le présent n’a pas de dimension seulement une intensité, qui déplace son curseur sans cesse ». Simplicité : devant la manifestation du moderne « j’ai vécu à fond et me suis senti naître ». On suit les corrections qui s’imposent : non, Lascaux n’est pas la chapelle Sixtine de la préhistoire. En dehors de l’anachronisme si possessif, la raison en est que « la Sixtine n’est pas moderne, elle souffre de la tristesse de n’être que contemporaine ».

Dominique Fourcade, magdaléniennement

Grotte Chauvet © CC/Domaine public

« Michel-Ange ne travaille que comme ça, avec des amplis, en domination de la peinture. tout ce que Lascaux n’est pas 

est une somme athéologique […]. une électrocution. ne raconte rien, n’a ni sujet ni objet ni verbe ni c.o.d., ni c.q.f.d. »

Lascaux, « la grande question de la plénitude de la forme, est posée » et magdaléniennement est tout entier traversé par la phrase de Cézanne, qui n’est jamais prononcée en entier : « quand la couleur est à sa richesse, la forme est à sa plénitude ». Tue et comme jamais présente. Phrase prototype.

magdaléniennement tient ses phrases dans une « révolution syllabique silencieuse, une modulation de la syllabe des plans, dont la sensualité est à ce jour l’une des magies ». Une autre : que ces phrases posent une tout autre pensée-présence.

On n’a rien dit ici de l’abîme, ni du destin qui se pose là, entre deux phrases : « en art qui est la seule vraie vie » et « le seul fait de le peindre chasse le vivant du paradis ». Même destin pour l’écriture. Rien dit de « toute la discipline qui s’appelle sculpture », ni de la grande question d’un « lyrisme nationel » (sic), attaché à l’intime, comme la phrase de la sonate de Vinteuil est à Odette et Swann « comme l’air national de leur amour ». Rien de la malédiction du récit, de la représentation. Rien de Poussin, « arrivé aussi près de Cézanne qu’il était possible en son temps »; Poussin, que Cunningham fait voir. Évident pour Éliézer et Rebecca.

Au lecteur, on a voulu donné le sentiment de la foultitude, de la « nunktitude », des trapèzes d’une chose à une autre, en « portes logiques » de ce livre-cortège. On lui donne rendez-vous devant les cerfs de Lascaux, et les animaux peints à des saisons différentes, sur une frise-partition, avec en commun la même ruée, au bord du précipice. À Dominique Fourcade de fermer la marche :

« J’ai su que plus jamais il n’y aurait pas de poésie, d’où ce sus-

   pens depuis

et une responsabilité de beauté »