Mécanique de l’autodestruction

Il faudrait éviter de lire le nouveau roman de Marcus Malte pendant des vacances, lors d’un voyage en voiture. On s’épargnera ainsi quelques bouffées d’angoisse. Au moins dans un premier temps, car Marcus Malte explore dans Aires la manière dont une société, la nôtre, essentiellement construite sur des rapports d’argent, de possession et de domination, court inévitablement à sa perte, et nous avec.


Marcus Malte, Aires. Zulma, 496 p., 24 €


Quel drôle de monde que celui dans lequel on vit. Commencer l’année, et la décennie, par la lecture du roman de Marcus Malte est une manière astucieuse de s’en souvenir sans trop souffrir. Car l’auteur, s’il veut nous faire réagir, s’il nous alerte – mais nous sommes déjà sans cesse alertés – sur les défaillances et les perversions d’un système capitaliste à bout de souffle, le fait a priori par le détour de l’humour. Pourtant, on ne s’esclaffe pas à chaque page. Bien souvent, le rire est même un peu crispé, et il l’est de plus en plus au fil de la lecture parce que, n’en doutons pas, Marcus Malte, tel un moraliste, a l’art et la manière de mettre au jour les travers de nos congénères – et donc les nôtres – pris au piège d’une société insensée et d’une époque cynique.

Marcus Malte, Aires

© Jean-Luc Bertini

Un préambule donne immédiatement le ton : on nous observe. En effet, un regard se pose sur notre humanité pathétique condamnée à la pauvreté de « l’ère du bit – ô sacré bit – et sa profuse engeance », pour offrir un « état des lieux », qui ne prétend pas à l’exhaustivité, mais est la « frame principale comprise en une seule journée, un seul et unique jour du premier cent du troisième mil ante reset ».  C’est en effet « ainsi », apprend-on, que « vivaient les êtres de notre espèce en ces temps reculés – mais pas si reculés lorsqu’on y songe », à l’ère du « début de la fin ». Le récit, Aires, s’ouvre alors, dont le sous-titre (Dies Irae) ou La vie des gens avant le Jour d’après ne laisse planer aucun doute sur l’issue tragique de cette histoire. Ou plutôt de cet enchevêtrement d’histoires. Mais l’apocalypse annoncée n’a rien de spectaculaire. On fonce dans le mur, sans le savoir, semble nous dire Marcus Malte. Et tout cela en bavardant plus ou moins gentiment.

L’humanité sur laquelle se pose ce regard omniscient est évidemment partielle tout en visant à la généralisation : une poignée de clampins sur des autoroutes françaises, comme un professeur de technologie dans un collège de ZEP qui rejoint son ex-femme sur le point de mourir, après des années de séparation, un père consommateur compulsif surendetté qui vient de kidnapper son fils pour l’emmener à Eurodisney, un vieux couple de gauchistes (surtout elle), un jeune couple sans grande conviction, un autostoppeur poète qui, après un licenciement, décide d’aller voir « ailleurs », destination inscrite sur un carton, une mère de famille au bout du rouleau qui décide enfin de quitter son époux, un vieil Anglais bizarre qui vit dans un camping-car, et l’on pourrait continuer d’énumérer ces nombreux personnages, dont il faut noter la variété des âges et des situations sociales. Ainsi, l’intention est réussie de créer une vision qui soit à la fois une vision d’ensemble et un kaléidoscope. Ces hommes et ces femmes, cueillis dans leur voiture ou dans les environs, sont tous un peu déglingués, chacun à sa façon, et ils sont surtout tous profondément marqués par la place qu’ils occupent dans la société, ce qui ne les arrange pas.

Les chapitres se succèdent, le lecteur entrera dans l’une ou l’autre des automobiles occupées par les personnages. Il pourra alors écouter les conversations, ou pénétrer dans la conscience de chacun, à la manière d’un passager clandestin, parfois légèrement somnolent sur la banquette arrière, mais toujours là. Car, dès le départ, la polyphonie fonctionne, et le lecteur se prend au jeu. Si les modèles de voitures ont tous leur importance, c’est parce qu’ils signalent à eux seuls la situation sociale de leurs occupants : marque et modèle, année, kilométrage et cote à l’argus sont précisés pour chacun des véhicules. L’illusion de la liberté que peut procurer la voiture, l’ivresse de la route qui s’ouvre devant nous, c’est de l’histoire ancienne.

Marcus Malte, Aires

Marcus Malte © Francesco Gattoni

On voit dans Aires des personnages qui se débattent tant bien que mal dans un monde totalement parasité par la consommation, enfermés dans des univers qui peinent à se croiser. Le monde extérieur ne pénètre dans les habitacles que par le biais des bulletins d’information et des slogans publicitaires. Les pensées ou les dialogues des personnages sont eux-mêmes émaillés de ces publicités, en général pour des produits destinés à faciliter la consommation, crédits, etc. L’argent et la consommation rendent fou, l’injustice sociale est omniprésente, et c’est le cynisme d’un monde qui se fait jour dans Aires, le monde de l’entreprise, la violence au travail et l’impuissance syndicale, le surendettement et la vieillesse dans la pauvreté, autant de signes d’une époque qui est en train de défaillir. Les modèles de révolte semblent désormais totalement désuets et inutiles, un peu comme les gadgets de Pif décrits avec nostalgie par l’un des personnages.

Marcus Malte s’amuse, et nous avec, de ces personnages qu’il semble observer avec ironie et parfois avec tendresse. On pensera à Mika Biermann dans Mikki et le village miniature (P.O.L), récit loufoque dans lequel Mikki, adulte aux airs d’adolescent un peu niais, se rend compte que des créatures minuscules vivent dans une maquette de village au fond de sa cave. Quel grand enfant ou quel démiurge s’amuse dans Aires à faire se croiser des personnages qui n’auraient sans doute jamais dû se rencontrer ? Si Marcus Malte joue aux petites voitures, c’est sans aucun doute pour dire quelque chose d’une société qui n’a plus d’autre choix que de se penser autrement, sauf à s’autodétruire. Et c’est glaçant.