Joies du corps et peines de cœur

La séparation est la chronique d’une rupture amoureuse écrite par une jeune femme née en 1986. Elle a donc 33 ans, elle était inconnue, elle ne l’est plus, elle est intelligente, vive, cultivée, mais c’est normal, c’est une ancienne professeure de lettres, donc elle en en a – des lettres. Le site de son éditeur nous apprend qu’elle s’est reconvertie dans le numérique. Il fallait s’y attendre : Sophia de Séguin est fille de son temps, et son livre frappe avant tout par la sensibilité générationnelle qu’il révèle.


Sophia de Séguin, La séparation. Le Tripode, 198 p., 16 €


Le livre  de Sophia de Séguin est dûment découpé et se présente comme une succession de paragraphes séparés par des astérisques. Les fragments sont comme les bulles d’une BD ou d’un roman graphique, la comparaison va de soi. La technique est éprouvée, elle garantit la rapidité, les rebonds, permet de sauter, de relire, de revenir en arrière, de lire dans n’importe quel sens. La chronologie et la logique ne comptent pas. Sophia, ou son double, ne se remet pas de sa séparation d’avec Adrien cinq ans plus tôt. Elle vit dans l’éternel présent de ce qu’on appelait jadis une peine de cœur ou un chagrin d’amour, aujourd’hui le travail du deuil.

La séparation est un journal sentimental, mais il y est peu question de sentiments. L’auteure pleure rarement, elle ne sonde pas son cœur, elle est plus apte à écouter son corps. Elle ricane, enrage, s’énerve, rêve et livre ses rêves, se laisse aller à une multitude de réflexions qu’elle jette sur le papier, rapporte de brèves épisodes de sa vie quotidienne et de ses nuits, des hallucinations, des rencontres, des liaisons de passage. Elle fait l’amour, mais elle ne le formule pas ainsi : elle « baise », se fait chatte, jouit, vomit, boit, et cumule les crises de panique. Elle est de ces amazones du XXIe siècle naissant qui ont intégré les codes de la pornographie et en jouent, cultivent le langage cru et crade, se fichent de la domination masculine et profitent des acquis de leurs sœurs plus âgées, vivantes ou mortes. Égales des hommes, néanmoins amoureuses et malheureuses.

Sophia de Séguin, La séparation

Sophia de Séguin © Tom Rollin

De tant de liberté naît de la nouveauté, de la beauté, des images rares, exquises, un raffinement au timbre plus ample et moins complaisant. Sophia de Séguin a lu les écrivains anciens et la mythologie grecque, elle connaît les peintres et les écrivains symbolistes, elle les cite. L’absence de l’être aimé, conjurée par l’écriture, fait naître au fil de sa plume des visions bizarres, des animaux familiers ou fabuleux, une flore inquiétante ou merveilleuse : têtards, nénuphars, glauques étangs… Ainsi dans cet embryon de monologue intérieur alangui : « Laisse-toi aller à ne rien faire, tu vois, comme est agréable ce silence, vois-tu ces nuages où tu reposes, comme dans un grand champ herbeux, où flottent toutes ces choses que tu ne veux pas – elles te traversent –, ce sont les algues d’une onde, les avoines sauvages, qu’on ne récolte pas, où passe ta main d’un mouvement lent et oisif, qui se répète toujours… »

De ce type de pages naît une vraie sensualité, une langueur qui va plus loin que les brillants jeux de séduction auxquels se livre notre belle dame pour appâter les hommes et les lecteurs. Ses aveux de paresse, de tristesse, touchent davantage que son goût voyant pour les ruptures de style et son penchant pour le trivial. Des pointes de mélancolie percent çà et là, qui donnent de la valeur au texte et lui évitent d’être la plaque photographique d’une époque et d’un âge blasés.

Mademoiselle de Séguin est talentueuse, allumeuse, amusante. Elle maîtrise la langue. Elle écrit tout ce qui lui passe par la tête, l’imagination et les jambes. Elle a le sens du rythme. Elle n’hésite pas à accumuler les adjectifs, souvent avec bonheur, richesse. Il arrive qu’on se dise qu’elle a une voix qui n’appartient qu’à elle. On apprécie ses accents d’esthète.

Sophia de Séguin, La séparation

Politiquement parlant, elle est hardie. Elle fait référence à Marc-Édouard Nabe (sans le prénom car les initiés comprennent), écrivain marginal et fatigant, et dézingue Marie Darrieussecq à qui elle reproche « la haine recuite d’aplomb de n’être pas géniale ». Ses embardées systématiques lui évitent d’avoir à s’engager où que ce soit. Le cynisme la protège. Elle s’impose bien quelques interdits, par exemple quand elle imagine un futur proche où des électrodes permettront de coucher avec des images : « Heureusement, concède-t-elle, les fillettes pas nubiles, les animaux de compagnie et les Juives étoilées seront toujours des fantasmes interdits […] de quoi rêver encore un peu ». Chacun appréciera à sa guise la mise à niveau fillettes-animaux-Juives, mais on est en droit de penser qu’elle est douteuse. Jongler avec les tabous de son temps est un exercice facile.

Comme elle s’autorise tout et mélange allègrement les genres, Sophia de Séguin émaille son texte de maximes gratuites, nées de son ennui, d’anecdotes et de souvenirs plus ou moins intéressants. Sa virtuosité verbale ne suffit pas. Elle est un peu clinquante. À trop jouer sur les formes, elle risque de lasser. En est-elle consciente ? En tout cas elle se trahit quand elle écrit : « La cervelle, des enquêtes neurologiques le montrent, ne sait plus rien approfondir. […] Ce qu’elle veut n’est plus l’éternité profonde d’un coin de ciel toujours gardé en mémoire, mais seulement ses reflets et jeux différents de lumières, qui séduisent l’imagination un moment et puis lassent ».

De ces près de deux cents pages, il reste une impression mitigée et un sentiment de fausse légèreté. Sophia de Séguin a des facilités, comme disent les professeurs, mais elle n’est jamais aussi convaincante que lorsqu’elle baisse les armes et cesse de virevolter, de bluffer, de déplaire pour mieux plaire. « Il me manque » : ces trois mots reviennent souvent et ils sont d’une simplicité désarmante. Plus le livre avance, plus l’auteure abandonne les pirouettes et l’humour grinçant. Elle a quelques très belles pages sur l’aboulie et le sentiment de vide qui n’en finit pas de vous miner après une séparation.

Un dernier mot : l’illustration de la couverture est d’une beauté stupéfiante. La légende figure en face de la page de titre et précise qu’elle a été choisie par Sophia de Séguin. Une façon de saluer son œil et celui de son éditeur, indépendant et attentif à l’objet nommé livre.

Tous les articles du n° 94 d’En attendant Nadeau

;