Londres à l’aventure

Londres est la ville de l’ancrage de Virginia Woolf, et de la modernité littéraire.


Virginia Woolf, Londres. Trad. de l’anglais par Chloé Thomas. Préface de Mario Fortunato. Rivages, 192 p., 18 €


On ne sera pas surpris en lisant les « esquisses londoniennes » de Virginia Woolf écrites entre 1909 et 1932 – certaines lui seront commandées plus tard par le magazine Good Housekeeping – de découvrir son obsession du détail, la place particulière qu’elle lui assigne dans l‘ensemble, sa façon singulière, inédite, de voir, de noter, de se souvenir d’une ville métropole grouillante, bigarrée, cosmopolite, lieu d’un commerce incessant, une ville dont elle est familière depuis l’enfance, qu’elle perçoit telle « une huître toute de perspicacité, un œil énorme » au cœur de la réalité surgissant, vécue sur un mode insistant et qu’il s’agit de convertir dans la fiction, fût-ce en se donnant une injonction aussi simple que celle-ci : « il faut vraiment que j’aille m’acheter un crayon ! ».

Sait-on combien Virginia Wolf avait de lucidité, de malice, d’humour, elle dont le sérieux et la gravité le disputaient souvent à une âme d’enfant ? Ainsi, cet être wittyful que révèle l’ensemble de la sensibilité de cette « native » de Bloomsbury, d’ailleurs où s’arrête le Vieux Bloomsbury, le quartier des intellectuels ?

Virginia Woolf, Londres

Londres © Jean-Luc Bertini

Elle explore Londres et ses environs, musarde, se promène dans les rues adjacentes comme dans les champs délaissés « des draps verts, des palissades blanches », dont on reconnaît au loin les clochers : elle se glisse dans la cité qu’elle surplombe parfois comme à l’intérieur de son travail. Elle approfondit sa connaissance intime des lieux, et s’étonne des surprises que lui réserve la connivence soudainement retrouvée de deux commerçants qui semblaient s’être plus tôt disputés, voire s’interroge sur la possible froideur du couple Carlyle dont elle visite la maison sous l’œil narquois de la femme. « C’est beau une rue en hiver. Elle est tout à la fois obscurcie et dévoilée », s’émerveille-t-elle.

Qu’elle arpente longuement les quais de la Tamise, ou les docks, qu’elle décrive l’arrivée des navires chargés de marchandises où l’on peut encore trouver d’insolites trésors, qu’elle admire la « splendeur charnelle des étals de bouchers avec leur flanchets jaunes, leur entrecôtes pourpres, les bouquets rouges et bleus des fleurs », Virginia Woolf est d’emblée l’écrivain à l’imagination foisonnante, doublée du peintre qu’elle aurait pu également devenir. Qu’elle veuille dire également tout ce que charrie la population des ruelles, leur pauvreté, ce manteau jeté sur une vieille femme comme un dernier oripeau, qu’elle scande la « fragile beauté du monde », tout semble chercher à capter le sens caché du mot « phalène » qui apparaît subitement piquant du nez avec les avions imaginés lors d’un vol au-dessus de Londres, la phalène, ce papillon nocturne des régions tempérées, qui s’est adapté à l’évolution de son milieu par mutation, puis par sélection naturelle.

Le regard amusé, aigu, qu’elle pose sur les gens, leurs coutumes, leurs manies, ou sur les objets qu’ils chérissent et rapportent parfois de leurs lointains voyages, rappelle ces nuages qui semblent s’amonceler dans le ciel, avec la tentation, renouvelée, de vouloir, enfin, rassembler la surface des choses.

« Mais ici nous sentons le besoin impérieux de nous arrêter. Nous courons le danger de creuser plus profond ce que l’œil agrée ; nous faisons obstacle à notre propre glissement le long du courant en nous agrippant à quelque branche, à quelque racine. D’un moment à l’autre, l’armée endormie pourrait s’agiter et éveiller en nous mille violons et trompettes en réponse ; l’armée des êtres humains pourrait s’arracher à son sommeil et affirmer toutes ses bizarreries, ses souffrances, ses sordidités. »

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