Méchants voisins

Il suffit d’un méchant projet, l’assassinat d’un chat surnommé le gros rouquin, pour que toute une vie se dérègle. Ce méchant projet, imaginé par Charles Caradec, époux d’Eva, la narratrice, constitue l’incipit de Propriété privée, quatrième roman de Julia Deck dont les vertigineux Viviane Élisabeth Fauville et Le triangle d’hiver nous avaient impressionné. Là, on ne peut s’arrêter de lire avant la dernière page, même si on n’aime pas les chats. Ou surtout si on s’en méfie.


Julia Deck, Propriété privée. Minuit, 176 p., 16 €


Autant le dire d’emblée, au risque de divulgâcher : le sort du gros rouquin est terrible. Mais pas plus que celui d’autres personnages de cette histoire se déroulant dans la grande banlieue est de Paris, non loin de Melun et d’une station RER. C’est là que, à la petite cinquantaine, Charles et Eva ont déménagé pour avoir de l’espace, et vivre dans un écoquartier tout ce qu’il y a de vert. Le chauffage est cent pour cent énergie renouvelable, les eaux usées sont récupérées, comme le compost, et le centre-ville connaît des transformations telles qu’en souhaitent les nouveaux habitants qui ont franchi le périphérique, avec « boutiques de créateurs, équitables, biologiques », au risque de refouler plus loin « les derniers vestiges de l’ancien peuplement ».  Si l’on devait écrire des mythologies aujourd’hui, et Julia Deck le fait à sa façon par le roman, tout ce qui touche au vert ferait signe.

Eva travaille comme urbaniste et conduit avec un Hollandais nommé Bogaert un projet de réaménagement de la « Place des fêtes, Paris 19ème » qui, selon l’adjoint au maire, permettra « d’implémenter des solutions efficientes ». Le jargon comme les formules ont leur importance. La narratrice, qui s’adresse à son mari tout au long du roman, pointe les détails, s’attache à ce qui semble minuscule, dérisoire ou secondaire, et qui prend alors un relief particulier. Les détails, ce peut être l’absence de poulet label rouge dans l’unique grande surface du coin, une femme « sanglée dans un jogging informe », comme des taches de graisse sur le chemisier de Cécile, l’une des voisines dans le quartier qu’elle habite, ou la présence soudaine d’Annabelle Lecoq dans la maison.

Annabelle est la voisine qu’on ne veut pas avoir, celle qui ne connaît pas la gêne, qui vous emprunte le paillasson parce qu’elle n’en a pas, qui écoute ou épie, ou qui provoque un peu tout le monde et d’abord les hommes. Elle se dit « commerciale » dans l’agence immobilière que tient Arnaud, son mari ; Charles la tient pour une « commerçante ». Avec une telle présence, et celle du chat qui entre quand il le veut dans la maison, la vie qui s’annonçait idyllique devient un vrai cauchemar. Et Charles craque.

Julia Deck, Propriété privée

Julia Deck à Paris (septembre 2019) © Jean-Luc Bertini

Charles a quelques airs de ressemblance avec Viviane Élisabeth Fauville : il souffre de dépression chronique et consulte depuis vingt-sept ans Servier. C’est une psychiatre, il la voit tous les mercredis, prend les doses de médicaments qu’elle lui prescrit pour ses troubles compulsifs. On ne lui connaît pas de métier mais il lit des ouvrages d’anthropologie et notamment ceux d’Éric Chauvier (dont on a pu lire aux éditions Allia un livre singulier sur Baudelaire). Charles essaie de comprendre ses voisins ; c’est à la fois simple et compliqué.

La narratrice dresse par touches les portraits de ces nouveaux habitants qui ont choisi cet îlot protégé. Il en est qui « possèdent » des enfants, d’autres qui sont accompagnés d’un fox-terrier. Les Dudu, Inès et Alban, forment un couple « doté » de cinq enfants, ce qui ne fait pas d’eux des « représentants de la manifestation pour tout le monde », au contraire : Inès vote pour Jean-Luc Mélenchon. Mais quand la voisine garde sa plus jeune enfant, elle lui fait faire du repassage, pour le même prix, histoire qu’elle ne reste pas inoccupée. Après tout, parmi les droits de l’homme, Baudelaire revendiquait le droit à la contradiction. Inès tient à ses « soirées à deux » avec Alban, dans le jardin. Il n’en est pas convaincu et « fixant désespérément son assiette, il semblait endurer le poulet basquaise comme on purge une peine carcérale ». Il n’est pas le seul à souffrir et d’autres voisins cachent une double vie. La narratrice en distille les effets à travers les rencontres entre personnages, dont les voix font avancer l’action, peu à peu.

Tout est de cet acabit dans ce roman cruel, écrit ou plutôt dit avec sécheresse par Eva. Chaque notation mène au désastre et révèle combien la façade que se donnent ces voisins est lézardée. Un barbecue, une pendaison de crémaillère, le remplacement d’une pelouse par une terrasse en béton, des travaux pour changer le système de chauffage écologique par un branchement de gaz, tout conduit à l’explosion finale. Laquelle n’est pas que littérale. Elle a été symbolique tout au long du récit. Explosion de la bêtise, bien souvent.

La découverte du cadavre du chat, une disparition étrange, ne sont que des moments dans un engrenage que je me garderai bien de décrire. Julia Deck a l’art de combiner une intrigue, de semer les indices à la fois pour nous orienter vers la chute, et pour nous égarer. Quelqu’un n’a pas réapparu mais il est difficile de savoir où et comment il s’est envolé. Des soupçons pèsent sur Charles, sur d’autres hommes, lesquels se révèlent être des loups quand on les croyait de souriants et sympathiques voisins. Où, ce peut être tel coin du côté d’Auxerre, ou à proximité de l’autoroute A3, dans le quartier de la Capsulerie, « parsemé de tours en déliquescence et de chantiers de construction », « habitat d’innombrables dealers ».

Ce que raconte en effet Propriété privée, de Paris à cette lointaine banlieue en passant par Bagnolet, c’est la ségrégation urbaine d’aujourd’hui, c’est l’écart que nous cherchons parmi ceux qui nous ressemblent, c’est aussi, avec le projet Place des fêtes, la façon dont la capitale se défait de sa population la plus modeste, se transforme en parc vert ou verdâtre, c’est selon. L’agent immobilier du roman est l’un de ces « winners » qu’on nous propose comme modèle. Or il vend en centre-ville des caves et rez-de-chaussée habitables en face du RER : « un souplex […] dans un immeuble dont les parties communes tombaient en ruine et le toit prenait l’eau. C’était une vente inespérée, mais l’acheteur comptait rentabiliser son investissement en louant à des travailleurs immigrés ». Travailleurs qui déchargent du matériel pour bétonner une terrasse, et dont Eva dit : « Peut-être songeaient-ils, vibrant au rythme de leur machine, qu’ils s’étaient bien fait avoir en traversant la Méditerranée. Peut-être estimaient-ils, à l’inverse, qu’ils se trouvaient mieux ici. Et peut-être qu’ils ne pensaient rien, transformés en simples prolongements de leur machine ».

Au-delà de la cruauté qui traverse ces pages, du sourire que cela fait naître, on éprouve une forme de tristesse devant ce qui constitue une peinture hyperréaliste de notre époque. Rêver d’un ailleurs proche et paisible, de valeurs qui se veulent positives, ne va pas de soi. La phrase acérée de Julia Deck le dit sans détour.

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