Portrait d’un galeriste

Quelle bonne idée que de commencer une histoire des galeristes et de leurs galeries par Jean Fournier (1922-2006), acteur pionnier et singulier autant que discret dans le marché de l’art parisien du second XXe siècle. Le livre de Catherine Francblin n’est pas seulement utile, riche et averti : il est un hommage explicite à un monde où le galeriste assumait la liaison entre l’artiste et son public, avant que les institutions puis les foires internationales n’organisent ces rencontres et qu’une autre définition de l’art n’en découle.


Catherine Francblin, Jean Fournier. Un galeriste amoureux de la couleur. Hermann, 148 p., 23 €


L’histoire de la galerie Jean Fournier est longue et exemplaire car elle a épousé les méandres de l’après-guerre et c’est bien de Jean Fournier en personne que dépendit un choix parfaitement maintenu : l’attention portée à la vibration de la couleur, une obsession passionnée digne de Frenhofer, le héros balzacien du Chef-d’œuvre inconnu. C’est la couleur sous l’effet des jours parisiens qu’il voulut et sut mettre en jeu dans sa galerie de la rue Quincampoix, grâce à une verrière portée par une charpente de bois clair. Il la voulut ainsi, il en était fier, il en célébrait les avantages.

Fournier n’était pas né dans le milieu des galeristes ; c’est la passion et sa sensibilité qui le conduisirent. Fils de bouchers de la rue Bonaparte, il commença en 1945 par la vente de livres d’art, dans l’équilibre de ce qui se doit au plaisir du livre, à la source documentaire et à ce qui pourrait intéresser des clients, un centre d’intérêt qu’il ne récusa jamais, réservant toujours un coin de ses galeries à ces supports du savoir. En 1945, il rejoignit Achille Weber, éditeur d’art, dans sa galerie de l’avenue Kléber, et c’est là qu’une rencontre majeure se fit avec Hantaï, alors proche des milieux surréalistes (la rupture se fit en 1957). Ce long cheminement fut fait de discrétion et d’accompagnement absolu car, de longues années durant, Fournier lui rendit visite chaque samedi, prenant parfois en charge ses besoins élémentaires. Jusqu’au bout, il défendit son œuvre à la FIAC où il se battit pour présenter ses fameux pliés selon ce qu’en aurait voulu l’artiste, soit bien tendus sur châssis, alors que le Centre Pompidou ne voulait pas en supporter le coût. Et cela, sans s’être découragé devant sa « grève sévère » (l’expression est de Catherine Francblin) qui fit refuser à l’artiste de peindre ou de montrer ses toiles presque vingt ans durant.

Catherine Francblin, Jean Fournier. Un galeriste amoureux de la couleur

Exposition Dominique De Beir à la galerie Jean Fournier © A. Ricci

En 1964, Fournier devint autonome et ouvrit sa galerie de la rue du Bac. En une quinzaine d’années, il décida de son inscription dans le marché de l’art, de fil en aiguille, par le réseau des amitiés d’artiste à artiste, la reconnaissance des pairs permettant des dialogues au sein de ce qui fut un groupe non adoubé par quelque manifeste, mais une maisonnée. En cela, Fournier était assez méridional (il passa une partie de son enfance chez sa grand-mère de Périgueux). Ses contacts américains de l’après-guerre furent sa marque et l’opposèrent à nombre de forces en présence alors sur le marché ; il exposa ainsi le Canadien Riopelle, Shirley Jaffe, James Bishop, Joan Mitchell, Sam Francis, puis, à la veille de partir vers Beaubourg, Viallat et Buraglio les rejoignirent. Ces rencontres très personnelles, nimbées d’un humanisme poli, nourrirent, là encore, des fidélités au long cours, la modestie de Fournier, sa courtoisie, lui permettant d’accepter les sautes d’humeur des uns et des autres. Pour les jeunes, il représentait « ce qu’il y a de mieux » en matière de marchands d’art, et rares sont ceux qui en continueront la tradition.

Jean Fournier crut à l’expérience de Beaubourg, il en accompagna véritablement le projet. Alors que, mieux lancée, Denise René, qui devait elle aussi franchir la Seine, se désista. Rien ne le satisfaisait davantage que de voir de nouveaux publics, de nouveaux habitués – j’en sais quelque chose, moi la voisine du dessus, qui m’arrêtais à la galerie avant de remonter chez moi le cabas du samedi débordant –, cela le ravissait. Il aimait raconter l’aventure de tel tableau, par exemple un Sam Francis bleu tombé dans le port de Hambourg puis retrouvé fortuitement. Il ouvrit sa galerie de la rue Quincampoix en 1979 avec une exposition de Sam Francis qui lui demeura fidèle sans se préoccuper de sa reconnaissance finale ; il resta en ces lieux jusqu’en 1998, marquant le marché français par sa proche collaboration avec Dominique Bozo, passé à la direction de Beaubourg, et en fonction d’un choix sûr et précoce d’un petit nombre d’artistes qui brandissent la couleur avec expression et lyrisme, mais sans succomber aux facilités de l’expressionnisme lyrique officiel. Il laissa de côté avec non moins de constance les minimalistes. La gestualité a toujours quelque chose de plus chaleureux, et c’est avec la plus grande rigueur que l’œil précis de Fournier a su mettre en valeur chacune de ces œuvres, chacun de ses artistes. C’est d’abord cela que l’on peut appeler une « grande » galerie, très reconnue sur le marché français, faite pour ceux qui partagent des goûts et des enthousiasmes et déterminent un style qui n’est pas une école, moins encore une spéculation à l’affût de manifestations internationales condensant et démultipliant les échanges, condition même de l’envol de la cote des artistes.

En 1989, Fournier obtint le petit local qui donne directement sur la rue Quincampoix et il afficha en vitrine une immense reproduction du Gilles de Watteau, autoportrait possible autant que référence au modèle du peintre, un acteur qui aurait tenu ensuite un café tout près du lieu, à l’angle Aubry-le-Boucher/Quincampoix, mais surtout afin de faire jouer, dans cet immeuble qui fut le bureau des épiciers-merciers, et donc des marchands de couleur, un rappel de l’enseigne de Gersaint, posant l’exposition en cours sous l’intitulé de « Mercerie Classe treize. Hommage à Gersaint. Mixed media », selon un jeu de rapprochements objectifs qu’il trouvait aussi fortuits que gratifiants.

Catherine Francblin, Jean Fournier. Un galeriste amoureux de la couleur

L’analyse de Catherine Francblin est que la méthode de Fournier, faite de lenteur et d’accompagnements, ne lui a pas permis de suivre l’internationalisation du marché au rythme où elle se produisit, d’abord parce que cela ne lui importait pas réellement malgré ses contacts évidents ; en raison aussi de ses difficultés financières épisodiques, lesquelles excédaient ce qui incombait à l’œil vigilant de Mme Sugar, indéfectible et fidèle comptable qui savait tout et surveillait tout avec une invincible placidité très stylée, au point de pouvoir faire relais en cas d’absence imprévue de Jean Fournier. Parmi les fidèles serviteurs et collaborateurs de la galerie, on doit aussi mentionner le non moins dévoué Jean-Louis Oudin.

La galerie fonctionnait au tempo de Beaubourg et, malgré quelques succès américains (Mittchell au Whitney en 2002), le décrochage d’avec ce qui se passait dans le monde fut patent. Néanmoins, Fournier ne cessa jamais de donner leur chance à de nouveaux venus qu’il suivait ensuite ; on peut se souvenir du stand tout de rouge pour les carrés rouges de Bordarier à la FIAC de 2000 – vrai pied de nez fait à une des premières expos de Fournier, des Ryman dont il fut dit que le galeriste exposait des tableaux « pas très blancs sur des murs pas très propres » ! Quant au travail bien fait de Fournier, il suscita l’admiration du milieu jusqu’à la fin : en 2004, la directrice artistique de la FIAC l’a félicité pour la justesse de son accrochage, « un modèle pour la profession », montrant par là que l’exigence du « marchand de tableau » à l’ancienne n’a rien de désuet, et c’est Philippe Dagen, peu complaisant dans ses chroniques, qui signala, lui aussi, l’exactitude de ses accrochages, car Fournier, peu attaché aux flonflons des grands vernissages, avait le goût du travail bien fait. Il estimait ensuite que les choses devaient s’imposer, sans compter qu’il pouvait déclarer vendues des œuvres lorsque les intéressés ne lui semblaient pas à la hauteur du tableau proposé.

La galerie Fournier revint rue du Bac avec et grâce à la bienveillance d’Agnès b. qui s’était formé l’œil chez lui, par choix, quand elle avait fait un stage dans sa galerie avant de devenir une styliste connue. Elle trouvait le lieu de la rue Quincampoix « habité » et y installa sa fondation jusqu’en 2018, pratiquant par là un élégant retour sur capital invisible, alors que la Ville de Paris était draconienne dans ses baux commerciaux, selon une règle qui veut que l’on parle de la capitale des arts mais que l’on préfère la fritte qui rapporte davantage. Nonobstant, Fournier continua de lancer de jeunes artistes, le local moins grand permettant davantage d’audace discrète ; Viallat partit chez Templon, Nathalie Obadia accueillit Shirley Jaffe, et, dans son sillage, Piffaretti, malgré le soutien indéfectible qu’il avait reçu de Fournier, et alors que les deux hommes s’estimaient incontestablement. Ainsi se termina vraiment la phase Beaubourg de la galerie.

En 2007, l’hommage du musée Fabre, judicieusement intitulé La couleur toujours recommencée, racontait merveilleusement, dans les nouveaux espaces consacrés aux expositions temporaires, l’affaire d’une vie : une vraie récapitulation de choix dans la densité muséale qui conjugue les temps et cumule les approches. Ce choix fut la volonté expresse de Georges Frêche ; Fournier était mort entre-temps, mais les oukases de « l’empereur de Septimanie » furent, dans ce cas, un bonheur et une bonne pioche.

Le livre de Catherine Francblin est nourri des archives de la galerie, et de tout ce que les catalogues et les archives publiques ont retenu. L’iconographie est riche, de photos d’expositions propres à rafraîchir les souvenirs des moins jeunes. Les personnes sont là, avec leur personnalité et on s’étonne particulièrement de voir souvent Fournier très souriant, alors que son sérieux et sa dignité étaient légendaires. On y trouvera une chronologie, un index. De là, un retour réflexif sur l’art au XXe siècle est possible et sans doute plus encore que ce qu’en dit l’auteur, tant la peinture fut reine en ce royaume de la couleur tout de nuances qui jouent à la lumière naturelle, laquelle modifie l’impression de chaque regardeur. Le monde de Jean Fournier ne fut pas un monde de passeurs ni de voyants rimbaldiens, mais celui de la plénitude escomptée.

Maïté Bouyssy

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