Disques (14)

Musique recherchée

Le pianiste Herbert Schuch enregistre, en alternance, les onze pièces de la Musica ricercata de György Ligeti et les onze Bagatelles de l’opus 119 de Ludwig van Beethoven. Il est des confrontations qui semblent évidentes et celle-là en fait partie : ces pièces étaient faites pour se rencontrer sous les doigts d’un pianiste audacieux. Le résultat constitue un programme inventif qui se déroule comme un unique grand cycle.


György Ligeti, Musica ricercata. Ludwig van Beethoven, Bagatelles op. 119 et 126. Herbert Schuch, piano. BR-Klassik, 18 €


La carrière de Schuch le conduit malheureusement peu en France mais ses nombreux disques donnent un bel aperçu des programmes qu’il conçoit au sein de son vaste répertoire, qui va des partitas de Jean-Sébastien Bach au concerto de Viktor Ullmann (compositeur autrichien mort à Auschwitz en 1944). En récital, il mêle volontiers, et de façon convaincante, les cycles de compositeurs différents comme, par exemple, les douze Préludes du second livre de Claude Debussy et les Douze Notations de Pierre Boulez. Plus qu’un concert des « goûts réunis » à la manière de François Couperin, c’est une fusion des styles qui s’opère alors.

György Ligeti, Musica ricercata. Ludwig van Beethoven, Bagatelles op. 119 et 126. Herbert Schuch En attendant Nadeau Disques

On l’aura compris : suivant l’arithmétique à laquelle obéit le programme de Schuch, onze et onze font bel et bien un cycle de vingt-deux pièces. Dans le livret qui accompagne son disque, le pianiste explique que son but est de mener l’auditeur jusqu’à ne plus savoir de qui est le morceau qu’il est en train d’écouter. Le pari n’est pas aussi fou qu’il y paraît : il n’y a qu’à constater comme le musicien enchaîne, avec naturel et résolution, la deuxième bagatelle, Andante con moto, et l’Allegro con spirito de Ligeti. Juste après, ainsi que le souligne Schuch, l’élégante révérence de la pièce à l’Allemande de Beethoven amène avec justesse la valse « à l’orgue de Barbarie » de Ligeti.

Ces vingt-deux pièces ne suivent aucune forme préétablie. Au sujet des siennes, Ligeti écrit : « entre 1950 et 1953, j’ai composé à Budapest onze pièces pour piano, en m’efforçant – vainement d’abord – de me forger un style personnel. Il s’agissait de Musica ricercata, “ricercare” devant être pris ici dans le sens d’expérimenter, essayer [1] ». À ce titre, la dixième pièce, Vivace. Capriccioso, est exemplaire : c’est la porte d’un laboratoire musical qu’ouvre le pianiste, d’où s’échappent des rythmes martelés et des fusées dissonantes. Revenons à Beethoven : comment aurait réagi Élise si Ludwig avait choisi de lui adresser la bagatelle suivante (Allegramente, treize secondes, montre en main !) plutôt qu’une autre, plus célèbre ? Méjugées qu’elles étaient par les éditeurs de l’époque, il s’en est peut-être fallu de peu que les bagatelles de Beethoven ne nous parviennent jamais (on suppose d’ailleurs qu’il en a écrit beaucoup d’autres). La sixième bagatelle pourrait être issue d’un autre laboratoire musical : une introduction déroutante mène à une seconde partie dans laquelle le pianiste joue avec beaucoup d’humour une mélodie évoluant au gré des registres, des rythmes et des accompagnements. La fusion est parfaite entre les deux pièces qui suivent, puisque Schuch les enchaîne sans interruption. Une basse obstinée, à la main gauche au toucher mystérieux, accompagne une mélodie d’inspiration folklorique, jouée de façon très éloquente dans la pièce Allegro ma non troppo de Ligeti. Les changements de registres finals nous font imperceptiblement basculer dans la septième bagatelle de Beethoven : le pianiste est ici si habile dans son interprétation que, tout au long de cette pièce, l’ambiguïté sur son auteur demeure. De ses onze pièces, Ligeti en a transcrit six pour quintette à vent ; leur titre : Six Bagatelles !


  1. György Ligeti, L’atelier du compositeur, édition de Philippe Albèra, Catherine Fourcassié et Pierre Michel, Contrechamps, 2013.
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Adrien Cauchie

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