La rivière en passant

Les paysages de Maryline Desbiolles sont là avant le premier mot : la Savoie versant industrieux, l’Italie des racines, et Nice et son arrière-pays. Dans Machin, son nouveau roman, comme dans Rupture qui l’avait précédé, on retrouve la mer, l’eau en général, celle de rivières. Mais pas d’eau sans lumière et, si Le Mans n’est pas réputé pour son éclat, Nice et Casablanca la blanche le sont. Entre ces divers lieux, Claude Machin alias Monsieur Cloclo fait le lien.


Maryline Desbiolles, Machin. Flammarion, 144 p., 15 €


Tout commence donc à Casablanca où André, le narrateur, passe les heures creuses de son enfance dans le garage de « Monsieur Cloclo ». Claude Machin, c’est son vrai nom, fait de lui son « assistant », lui apprend les rudiments de la mécanique. Il est donc question, dans le chaos de l’atelier, de « l’équilibreuse » et des « servantes à tiroirs », de la « presse hydraulique » et des clés universelles, bref de « tous ces outils à la con » qu’on ne cesse de chercher. Ce n’est cependant pas l’essentiel de son apprentissage. Confortablement installés dans une belle Ariane bicolore ou une Panhard d’un gris très chic, Monsieur Cloclo raconte au narrateur l’histoire d’Alfred Machin, son père, grand inventeur dans les débuts du cinéma, qui dressa des animaux et en introduisit dans ses films. L’enfant écoute, apprend, imagine. Le paysage niçois lui apparaît et, entre tous, le quartier de Bon Voyage, sur la route de Turin qui fit l’objet de Dans la route, puisque c’est là qu’Alfred Machin construit ses studios. La première partie du roman relate le parcours de cet homme : « ce formidable inventeur, formidable bricoleur, Alfred Machin machine » et, comme il faut être précis (c’est même la première phrase du roman), indique qu’Alfred est né dans les Flandres, « Machin mouline ». Mais il a surtout un regard et une morale.

Son voyage en Afrique est à ce titre exemplaire. Quand, en 1909, il croise le président Roosevelt (Theodore, s’entend), il n’est pas chasseur : « Il rapportera nombre de films dont beaucoup montrent pour la première fois la vie quotidienne des peuples qu’il rencontre, leur misère, leur condition d’esclaves, décochant par là même des flèches invisibles au colonialisme. » Cela vaudra aussi pendant la Première Guerre mondiale. Engagé pour des films de propagande, il expose aussi ce qu’il ne faut pas voir : les ruines, les mutilés, la guerre en somme.

Maryline Desbiolles, Machin

Maryline Desbiolles © Alexandre Roche

Alfred vit surtout entouré d’animaux de toutes sortes, et en ramène en France, comme Mimir la panthère. Alfred aime les humains et les animaux ; il aime les enfants, sa belle épouse Germaine dont il fait son actrice principale, comme il le fait de Claude, son fils qui l’adore, dans ses films pour enfants. La « bande à Machin » a quelque chose d’une troupe de cirque, inventive et joyeuse. Son seul problème : les Machin meurent tous jeunes et Alfred ne dérogera pas à la règle.

Le narrateur aime écouter Monsieur Cloclo. Il est enfant unique. Ses parents, surtout pris par l’amour exclusif qui les unit, s’occupent peu de lui. Le père est employé de banque et a pour la mère des « yeux de merlan frit » ; la mère rêve d’être une star : « elle semblait avoir du mal à être là, ici-bas, avec nous, elle semblait avoir du mal à être au monde et le monde semblait l’indifférer. » Tous trois quittent Casablanca, « ville imbibée d’océan », pour Le Mans, « minuscule, morne et mortelle ». Heureusement, sur le paquebot Lyautey qui les a conduits du Maroc en France, André a trouvé un exemplaire défraichi des Romances sans paroles et ce sera son livre de chevet. Les poèmes de Verlaine feront de lui, sinon un poète, du moins quelqu’un qui écrit et remplit des cahiers, pour lui, pour rien. Les silences de Verlaine sont les siens, comme l’incertitude du poète qui hésite devant le « trop ».

Et puis se produit la rencontre avec Suzanne : André participe à un ciné-club après mai 68. On passe La reprise du travail aux usines Wonder. À peine la lumière revenue, cette jeune femme qu’il ne connait pas encore dit son désespoir, écho ou mise en abyme de celui de l’ouvrière montrée dans le film : « Suzanne Vivaldi. Ma Suzanne des quatre saisons. Quatre saisons en une. Suzanne est changeante, grimaçante, elle rit très fort, elle est mélancolique, Jean qui rit et Jean qui pleure. Suzanne Vivaldi est changeante, Suzanne Vivaldi est une rivière. » Ils font l’amour dès qu’ils peuvent, où ils peuvent. Leonard Cohen chante alors sa « Suzanne » et, pour André, sa Suzanne a quelque chose de la fleur qu’on appelle Black-eyed Susan. Jim Morrison vient de mourir, mais on entend sur fond de pluie son « Rider on the storm », comme une comptine pour amants.

Maryline Desbiolles, Machin

Suzanne a en commun avec la mère la mélancolie, mais elle est tout le contraire, profondément ancrée dans le monde, parmi les autres, brûlant sa vie de toutes les façons possibles, comme si une douleur indicible lui imposait de se consumer rapidement. Elle n’appartient à personne, et pas davantage à André qui la trouve un soir en compagnie de deux sales types la tripotant, alors qu’elle est ivre. Rien n’y fait : « J’aimais Suzanne d’être trop Suzanne ». Se rappelant la célèbre Suzanne et les vieillards du Titien (et de Véronèse), il se compte au nombre des vieillards, sans doute par peur. Ils se séparent ou s’éloignent : « Suzanne me quitte pour jamais mais j’aurai vu la lumière se réveiller et le monde se remettre à battre. » Il est devenu lui-même, Le Mans n’est plus une prison ; Le Mans n’est plus rien.

André fera d’autres rencontres, voyagera avec des femmes aimées. Rien pourtant ne remplacera cette lumière jetée par son premier amour. Sa vie se déroule, qui le mène à Nice où tout avait commencé par les récits de Cloclo. Et un bilan : « Je suis passant comme les eaux de la rivière où je confondais Suzanne autrefois et où je me confonds moi-même avec elle désormais. »

Ainsi se bâtit l’univers de Maryline Desbiolles, par contraires, la recherche d’un équilibre toujours précaire, par des moments de pur bonheur, de lumière, et des éclats, des explosions, des instants tragiques. La dernière page du roman s’en fait l’écho, rappelant un certain 14 juillet, sur la Promenade des Anglais.

Norbert Czarny

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