Le bien par les gouffres

À quoi sert-il de rassembler les lambeaux de l’Histoire et ceux de sa propre famille quand on a la certitude que la fin du monde est proche ? Sarah Chiche mène une enquête psychanalytique sur la transmission du mal et sur le bien qu’on peut lui opposer, à l’heure de l’anthropocène et de la guerre généralisée.


Sarah Chiche, Les enténébrés. Seuil, 368 p., 21 €


Un critique ne peut guère se contenter de raconter l’intrigue d’un livre. Parce que les intrigues, comme on sait, sont finalement à peu près toujours les mêmes : maman ne m’a jamais aimé, mon père a beaucoup souffert, un couple se déchire à New York, le petit chat est mort, et moi-même je ne me sens plus très bien. L’Histoire avec sa grande hache a traversé mon histoire intime, etc. Si l’on se contentait de lire la quatrième de couverture des Enténébrés, troisième roman de l’écrivaine et psychanalyste Sarah Chiche, on pourrait donc croire que son livre se résume à ça : Sarah, psychologue, vit avec Paul, brillant universitaire. À Vienne, elle tombe amoureuse de Richard, brillant musicien. « Pour Sarah, c’est l’épreuve du secret, de deux vies tout aussi intenses menées de front, qui se répondent et s’opposent, jusqu’au point de rupture intérieur : à l’occasion d’une (…) enquête, sur une extermination d’enfants dans un hôpital autrichien, ses fantômes vont ressurgir. S’ouvre alors une fresque puissante et sombre sur l’amour fou, où le mal familial côtoie celui de l’Histoire en marche ». On ne sait pas qui écrit les quatrièmes de couverture. Celle-ci ressemble à un résumé de roman-photo, ou à un digest pré-mâché pour certaines pages littéraires de la presse nationale, ce qui revient à peu près au même.

Heureusement, Les enténébrés ne ressemble en rien à sa quatrième de couverture. Même si ce qui est raconté (l’enquête, le mal familial, les fantômes, etc.) est bien présent. Mais ce serait comme de vouloir caractériser une peinture en disant qu’elle est réalisée sur une toile, avec des couleurs et qu’elle donne une interprétation singulière de ceci ou cela. On va donc dire : maman, papa, la guerre (la mort) et moi, ce sont les couleurs et la toile. Ce qui intéresse le critique, c’est plutôt de savoir comment l’artiste s’est arrangé avec ses couleurs et le genre, quel geste particulier il a mis en œuvre, comment il a fait un truc qui peut me servir à moi, maintenant et ici. Quel genre d’expérience c’est que de lire ce roman-là (et pas celui d’à côté) ? Et comment le critique rend-il compte de cette expérience, comment fait-il savoir à son lecteur si celui-ci peut ou non la partager ?

Ici, on pourrait dire : c’est la traversée d’un paysage de ruines et d’éclats. Un jeu vidéo de type « puzzle à la première personne » : le lecteur des Enténébrés est jeté dans plusieurs temporalités à la fois, confronté à des énigmes familiales, il voit par des portes et des fenêtres surgir des sujets d’actualité, de souffrances actuelles ; parfois clignote dans un coin de l’écran un outil ou une arme pour progresser dans ce mystère clos dont l’horizon manque. C’est une exploration : un monde fini se présente à nous mais nous ne pouvons en examiner tous les niveaux et toutes les issues. Des éléments se dérobent à notre vue ou se passent ailleurs pendant que nous sommes coincés avec tel ou tel personnage.

Parfois on s’élève au dessus de ce monde, on l’aperçoit du point de vue de Dieu : ce sont les premières pages, long top shot au drone sur le début des années 10, jeu de dominos partant d’une canicule pour arriver à la photo du cadavre du petit Aylan, via les révolutions arabes : « Les fragiles économies du Croissant fertile et du Maghreb commencèrent à se disloquer. Une multitude de jeunes gens se retrouvèrent sans emploi. Et puis, humilié par la police, un jeune vendeur de fruits et légumes, à qui l’on refusait, faute de bakchich, un quelconque permis, s’aspergea d’essence, craqua une allumette et s’immola devant la préfecture. Métamorphosé en esprit vengeur, le vent souffla alors plus fort, plus rageusement. »

Le roman joue aussi volontiers de différentes stratégies et densité d’écritures : lettres de famille, dont une où la narratrice apprend que sa tante aurait souhaité qu’elle ne naisse pas, extraits de conférences, récit érotique, scènes dialoguées, voire aphorismes (« Il n’y a pas de grand homme pour qui le suce ») sans solution de continuité ni rupture moderniste. Parfois les pages glissent insensiblement vers la violence et l’hallucination, comme dans cette scène où Sarah se rappelle une crise catatonique de sa mère tandis que la télé diffusait L’important c’est d’aimer, avec Romy Schneider. Celle-ci y interprète une comédienne acceptant de poser à califourchon sur un cadavre, « et mes yeux allant de ton visage à son visage, maman, de la table de chevet où tu as posé tes faux cils à l’écran où les pleurs font scintiller les faux cils de l’actrice, où tu étais, maman, pendant que j’étais à l’école, maman ».

Sarah Chiche, Les enténébrés

Sarah Chiche © Hermance Triay

Au milieu de tout cela, il y a aussi un diabolus in musica, en quelque sorte, qui n’est autre que la musique elle-même, pas seulement salvatrice comme elle est le plus souvent embaumée dans les récits, mais aussi sous la figure de la satire sociale (on trouve une chanson composée par un cocu avec l’amant de sa femme) ou politique : ainsi quand sont épinglés les Viennois, « moutons dressés à distinguer une pièce de Schoenberg d’une composition de Berg dès la première mesure comme à attendre le prochain berger qui saura les transformer en loups ».

Ce principe d’exploration et d’absence de finalité (parce qu’on est déjà à la fin), est annoncé dans le texte de Kleist que Chiche place en exergue : « nous constatons que plus la réflexion est obscure et faible, plus la grâce qui en surgit est souveraine et rayonnante (…) l’homme apparaît le plus pur lorsqu’il n’a aucune conscience ou lorsqu’il a une conscience infinie, c’est-à-dire lorsqu’il est soit pantin, soit dieu. » (« Sur le théâtre de marionnettes »). Les personnages du roman sont donc, comme nous tous, enténébrés par leur faible capacité de connaissance, des pantins à qui il manque toujours une ficelle. On pense au pseudo-vers de Virgile repris par Debord : In girum imus nocte, nous tournons en rond dans la nuit, et consumimur igni, et nous disparaissons dans le feu – là, ce serait un feu brillant, positif, immolation par la grâce.

Mais qui ou quoi a « enténébré » ces femmes et ces hommes ? L’Histoire d’abord, donc les autres hommes. Puisque la maladie familiale semble prendre naissance dans la déportation du grand-père, Pierre B., victime d’expériences nazies, revenu traumatisé, qui deviendra photographe pédophile et néo-colonial. La nature, ensuite, puisque se déroule entre autres sous nos yeux l’anamnèse d’une folie transmise de génération en génération : la grand-mère Lyne, sombrant dans la schizophrénie à l’aube des années 60 ; la mère, Eve, atteinte d’une forme de violence et de délire ponctuels non étiquetés ; et la fille, Sarah, qui accueille et circonscrit la malédiction en devenant psychanalyste mais qui, rencontrant l’amour, ne peut cependant s’empêcher de vivre ceci : « La pensée me traverse de me défenestrer tout de suite pour nous épargner d’avoir à vivre la joie dévastatrice des années qui viendront. » Et Sarah elle-même est confrontée à sa propre fille, « despote d’un mètre douze en salopette », mais d’une façon bien plus drôle et apaisée, se demandant par exemple ce qu’elle pourrait dire pour manifester son autorité, « alors je dis quelque chose, quoi, je ne sais même pas, je n’y crois pas moi-même. »

Évidemment, si la dépression est une forme de ténèbres c’est aussi paradoxalement, on le sait – et pour confirmer Kleist –, souvent un surplus de lucidité : « Peut-être avons-nous tous plusieurs vies. Il y a celle dont nous avions rêvé, enfant, et à laquelle nous pensons toujours, une fois adultes, et celles que nous vivons, chaque jour, dans laquelle nous nous devons d’être performants, responsables et utiles, et que nous terminerons jeté dans un trou. » Nous sommes consommés par l’économie mais, dans ce cas, ce n’est pas très lumineux. Ailleurs, Paul prononce une conférence où il explique « l’effondrement dépressif (…) massif » de jeunes doctorants travaillant sur le climat. Il y a donc toujours ici une apocalyptique à l’œuvre, une esthétique des « derniers temps », qui permet à l’écrivaine non seulement de relier en un chapitre l’histoire mondiale des années 2010-2015, comme on l’a vu, mais aussi de produire des visions telles que celle des « corps des Syriens » recouvrant « les corps des Rwandais qui recouvrent les corps des Bosniaques qui recouvrent les corps des victimes du nazisme qui recouvrent les corps des Soviétiques » et ainsi de suite jusqu’aux « corps des Mongols qui recouvrent encore des corps empilés sur des corps empilés sur des corps empilés, pyramide de cadavre qui monte jusqu’à un ciel sans oiseaux. Il n’y a plus rien. Rien n’existe plus. » Ce mouvement immémorial de l’humain contre lui-même, ce serait un peu celui de la guerre qui aujourd’hui se généralise, sous la forme d’une expropriation de l’humain : de sa maison, de son corps, de son esprit.

Malgré ou justement à cause de ses gouffres, Les enténébrés est aussi pourtant un livre de lutte contre ses propres affres. Car même s’il ne cesse de redire, tel Paul dans sa conférence, qu’« il n’y aura pas de monde d’après », il demande aussitôt, comme lui, « devant ce mal-là quel est le bien ? Qu’est-ce qu’on peut encore chérir dans l’humanité si on ne se sent pas le dépositaire de quelque chose, quelle mémoire construire, que transmettre à nos enfants ? » Notons d’abord que la certitude d’une fin prochaine n’ôte pas à l’auteure sa pugnacité : « Je n’ai pas de patrie. Le charme particulier du gouvernement du pays dans lequel je dois tout de même reconnaître que se trouve la chaise sur laquelle je suis assise consiste à asséner avec assurance de beaux discours sur le vivre-ensemble tout en organisant avec soin et méthode l’exclusion des plus démunis, le mépris de classe, et le racisme d’État ».

La question du « bien possible » face au mal de notre pulsion de mort et de la certitude de la fin prochaine de l’humanité rejoint évidemment l’enquête psychanalytique que mène la narratrice : se pourrait-il que l’expropriation mentale et physique dont son grand-père fut victime soit un modèle généalogique pour comprendre celle qui nous arrive et, à défaut de l’empêcher, pour l’accepter, et en faire notre deuil dans l’attente d’une « fin heureuse » (c’est le titre de la dernière partie du roman) – dans laquelle on reconnaîtra une version du « monde à venir » de l’eschatologie juive ?

Éric Loret

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