Nouvelles de prison

Député depuis 2007, Selahattin Demirtaş dirige le parti kurde HDP (Parti démocratique des peuples) qui, en obtenant 13 % de l’électorat turc, avait contribué à empêcher Recep Tayyip Erdoğan de parvenir à fonder un régime présidentiel dès 2015. Incarcéré en 2016, après le coup d’État manqué, Demirtaş est accusé de « diriger une organisation terroriste » liée au PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan, en opposition armée contre le régime d’Ankara depuis 1984). En juin 2018, il est candidat à l’élection présidentielle et fait campagne depuis sa cellule… Il obtiendra 8 % des suffrages. Le mois dernier, il est condamné à 4 ans et demi de prison pour « propagande terroriste ».


Selahattin Demirtaş, L’Aurore. Trad. du turc par Julien Lapeyre de Cabanes. Éditions Emmanuelle Collas, 142 p, 15 €


C’est donc en prison que Demirtaş écrit ce recueil de nouvelles intitulé L’Aurore, ouvrage, vendu à plus de 180 000 exemplaires en Turquie. Les récits surprennent par leur ton distancié et posé, en dépit des thématiques abordées qui touchent à plusieurs points névralgiques du quotidien turc.

Le recueil s’ouvre sur l’attention que les prisonniers portent aux animaux qui les entourent et les aident parfois moralement comme les fourmis obstinées qui « mènent un incessant combat sur un tempo de marche joyeuse ». Ce n’est pas le cas des araignées : « Si on leur dit bonjour, elles se défilent. Et quand elles filent, c’est pour vous tendre un piège ». Ces deux « vers » à la Francis Ponge montrent aussi l’humour et la poésie qui se dégagent parfois de la rudesse des situations. La nouvelle tourne à la fable avec le couple de moineaux qui dialoguent avec le prisonnier. Alors qu’il couve leurs œufs, arrivent les « oiseaux de police » qui exigent la destruction du nid ou la remise d’un des œufs. Le couple résiste, la femelle étant bien plus combative que le mâle qui pourtant joue au « macho » face à Demirtaş lequel lui rétorque « Ne me regarde pas comme ça, frère Hamza – j’avais décidé de l’appeler Hamza –, tu devrais d’abord tuer le mâle qui est en toi ».

Le livre est dédié « À toutes les femmes assassinées, / À toutes celles victimes de violence… ». Plusieurs nouvelles portent, en effet, sur la dureté de la condition féminine, comme celle qui évoque Seher, jeune fille naïve de 22 ans qui éprouve un vif émoi lors de son premier rendez-vous secret avec Hayri, son collègue d’atelier de confection. Quelques jours après, l’aimable Hayri lui propose de la raccompagner en voiture avec des « amis ». Elle se retrouve violée et ensanglantée au bord de la route. Elle rentre péniblement chez elle et lorsque son père la voit il appelle ses frères, et dit : « Le mal est fait, il arrivera ce qui doit arriver ». La mère qui s’interpose est giflée et insultée, la jeune fille amenée au bord d’un terrain vague. Seher supplie que ce ne soit pas son petit frère de quinze ans qui l’assassine mais celui-ci le doit. Il presse la gâchette, en hurlant de désespoir le nom sa sœur. Le récit s’achève laconiquement : « Un soir, dans la forêt, trois hommes ont volé les rêves de Seher. Au milieu de la nuit, sur un terrain vague, trois hommes ont pris la vie de Seher ». Il est effectivement inutile d’en dire plus…

Selahattin Demirtaş, L’Aurore

Selahattin Demirtaş lors d’un meeting en 2015 © Yıldız Yazıcıoğlu

Moins tragique est le destin de Nazan, femme de ménage à Ankara, habitant dans un bidonville et qui se plaît, de la vitre de l’autobus, à observer les véhicules et leurs propriétaires. Elle rapproche les positions sociales de tous ceux qui l’entourent d’un modèle particulier de voiture. Elle constate que c’est en rejoignant le centre-ville que les inégalités deviennent criantes, de la vieille Şahin [Fiat] à la belle BMW d’un de ses patrons, qui n’est d’ailleurs pas accompagné par sa femme mais par « une collègue de travail », qu’il ne manque pas d’embrasser sur la bouche ! Alors qu’elle arrive place Kizilay Meydani, elle est prise dans une manifestation, reçoit des coups violents et se retrouve dans une ambulance. À l’hôpital, la police intervient pour s’informer de l’identité des manifestants. Nazan pense que le policier gentil n’a pas de voiture mais que le sergent agressif en a une – « sans doute une Ford Mondeo d’occasion » – ce qui lui fait oublier son milieu modeste. Au commissariat, son avocat, qui conduit « peut-être une Volvo S70 » lui annonce qu’elle va être entendue par un jeune juge qui dégage encore « une odeur de pauvre » et doit posséder « une Nissan Almera d’occasion ». Emprisonnée, elle songe à son père qui rêvait d’une « Mustang » et fut écrasé par l’autobus municipal ! Elle comprend alors, avec ses compagnes de prison, qu’elle est « une prolétaire » et que « si tu marches droit devant toi, avec courage et détermination, tu arriveras plus vite que beaucoup de voitures ». Comme on le voit, l’aspect militant est soutenu par des points de vue insolites et pénétrants.

Le ton change parfois avec l’isolement et la misère qui font perdre la tête à ce jeune homme qui veut se suicider par pendaison mais allongé ! Il travaillait dans une pizzeria avant qu’on ne lui vole sa mobylette. Son père, Anatolien, lui demandant ce qu’est une pizza, s’entendit répondre : « un matériau de revêtement extérieur » … Il répliqua alors : « C’est quoi un revêtement extérieur ? ». Le jeune homme s’illusionne pathologiquement sur l’amour que lui porteraient des femmes entrevues dans des dialogues imaginaires et délirants…

Ainsi, les hommes sont loin d’être des dominants. Comme cet enfant embauché au noir sur un chantier – celui précisément de la prison de « type F » qui permet l’isolement à Edirne où se trouve Demirtaş – et qui songe à l’écolière qu’il aime et qui a disparu, en voulant échapper à un mariage forcé. Il n’est pas seulement question des pauvres, mais aussi d’un couple moderne, pris par l’agitation et l’amour de l’argent, et qui ne sait pas regarder leur vieux père aux talents insoupçonnés…

Selahattin Demirtaş, L’Aurore

Selahattin Demirtaş © Éditions Emmanuelle Collas

Au milieu du recueil se trouve une lettre ironique de l’écrivain à « la Commission de lecture du courrier de la prison », tout en prétendant qu’il ne veut plus la fatiguer avec ses interminables lettres, il évoque son enfance et ses méprises : il pensait sa mère pianiste alors qu’elle utilisait une machine à coudre, il croyait son père poète alors qu’il lançait des bordées d’injures ! Puis il se souvient de son ami Bahir, premier de la classe, qui le visite en rêve. Il était devenu fonctionnaire à l’université de Dicle-Diyerbakir, puis s’était donné la mort…

Il n’est pas seulement question de la Turquie. Mina est une petite syrienne réfugiée qui se noie en traversant la Méditerranée et devient… sirène… Alors qu’il est question de gastronomie, le marché d’Alep explose sous une bombe djihadiste.

Cependant, le rire n’est pas étranger à l’ouvrage avec, par exemple, le conducteur qui affirme qu’il ne double pas le camion roulant devant lui car, sur les portes arrière, se trouve la photographie d’une chanteuse célèbre qu’il affirme avoir bien connue. Il paraît tellement convaincant que l’on serait tenté de le croire… L’espoir, si nécessaire au vu de la situation actuelle de la Turquie, est également présent dans le titre, L’Aurore, mais aussi dans la dernière nouvelle : « La fin sera grandiose ». Elle évoque un district tellement idyllique, du côté de Diyarbakir, que l’université d’Harvard a invité un membre de son conseil municipal pour narrer l’expérience de cette communauté « qui fascinait jusqu’au-delà des mers » !

Il sera difficile de venir à bout de la détermination de Selahatin Demirtaş, qui ne profère pas de récriminations, ni ne manifeste d’amertume. C’est le signe des hommes de combat qui savent que le droit est avec eux.


Cet article a été publié sur Mediapart.

Jean-Paul Champseix

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